Les yeux au ciel

Ils ont bloqué l’accès à l’esplanade. Les gens s’accumulent comme ils peuvent contre le petit muret du quai, ou contre la barrière, le nez en l’air. L’homme en bleu les renseigne, indiquant des moyens d’aller en face. Son nez taché de soleil se lève sous le képi en même temps que sa main qui indique ; il ne laisse passer que ceux qui lui prouvent qu’ils bossent dans la rue qui s’ouvre après le pont ou qui habitent là. On a tous un peu les coudes pliés, le portable devant soi au-dessus du front, cliquant, photographiant la façade grise, la rosace calcinée, pendant que le bras de la grande grue noire se penche au-dessus du chantier invisible et que les policiers tournent en rond, bavassant tranquillement sans qu’on puisse les entendre près de leur camionnette blanche. Parfois la bouche sourit pour la circonstance d’un selfie ; alors on tourne le dos à Notre Dame, un peu de biais, la fesse droite bien appuyée contre la cuisse, l’autre un peu plus molle, les lunettes bien souvent encore sur les yeux ou levées sur le front, le regard qui s’ouvre tout amour dehors, l’abîme de l’œil dont on raffole tous, le coude contre la barrière d’acier qu’on ne verra pas sur la photo. Une autre grue tout aussi maigre que la première travaille aussi de l’autre côté, tout en silence. « Vous surveillez quoi ? Les échafaudages ?… Y a plus rien à brûler ! »

Un vieux se fait reprendre par deux amoureux, la perche tendue, et tandis que le garçon fige son geste, qu’il force son bras à penser par lui-même, que plus rien ne bouge, la fille s’appuie un peu plus sur son torse blanc et donne de la lèvre, le haut du corps tendu vers lui dans un dernier mouvement, et leurs bouches claquent en même temps que le bouton du déclencheur. Un gars a sorti son petit synthétiseur ; la basket autonome verte et marron sur la pédale ; les doigts se mettent à tambouriner sur le plastique blanc ou noir. Son copain est là, casquette noire sur la tête tournée vers Notre Dame, et s’agite sur son petit violon électrique ; ils se sourient à la fin de la chanson, parce que quelques mains ont applaudi. La première pièce tombe sur le revêtement violacé de l’étui laissé devant eux la bouche ouverte. Je suis assis sur le petit muret qui donne sur les quais. J’entends le violon clair qui continue, le coton du copain sur les touches, mes propres doigts qui courent aussi, les pieds de ceux qui descendent ou qui montent l’escalier, le son mou des semelles souples, le granit qui crisse au moment où la chaussure bascule sur l’arrête de la marche, les gens qui fredonnent ou qui chantent le morceau dans un instinct d’imitation, et le vent qui passe le balai avec des fleurs de marronniers sur les pavés déformés.

Les gens lèvent les yeux vers le ciel, vers la toile des échafaudages, si fournie maintenant qu’elle en perd sa symétrie. Les grues continuent, fines, presque fragiles, et je me demande qui les guide et d’où. Le square derrière l’église est fermé et les arbres s’ennuient. Le gars fait des crêpes devant la grille ; un client le filme en attendant son goûter, la bouche plus ouverte que souriante. Le vendeur, tout penché à ses affaires, frotte la machine avec un mouchoir, dessine des cercles dans la pâte couleur sable avec une spatule dédiée qui porte peut-être un autre nom, tartine, étale, répartit le gras qui va finir par faire des bulles, et tout le monde l’attend, l’œil attentif aux mains, à la barbe fournie, à la queue de cheval rouge qui ne dit rien sur le col gris, aux gants pas tout à fait transparents, au parasol qui frétille comme une jupe d’été heureuse quand le vent s’agite à l’entrée du pont. Les gens passent. On dirait qu’ils ne font que ça. Ils se racontent des histoires. Des barrières encore, dans la RUE DU CLOÎTRE NOTRE DAME. « Bonjour madame ! » Elle leur tend sa carte d’identité. Le récepteur plaisante, et je ne comprends pas ce qu’il dit, avec ce vent comme du persil dans les oreilles ; mais ses collègues n’ont pas l’air de rire, de toute façon. Les gens promènent ou font la queue dans des boutiques de bouffe fine ; passent à vélo au-dessus de la Seine couleur de flaque après l’orage ; s’asseyent à deux face à l’horizon des façades propres ; prennent un café ou un jus. C’est le QUAI AUX FLEURS. L’après-midi s’envole comme un papillon, sans bruit, avec un soleil qu’on ne voit pas descendre, un vent qui frétille le cheveu, la RUE DES URSINS, le père qui tient ses deux enfants par la main dans les escaliers, la fille qui suit ses copines les mains qui tirent le pantalon sous l’anorak léger qu’elle a dû regretter un moment au moins dans la journée, la femme qui fourrage soudain dans son sac bleu de peur d’avoir oublié les clefs de chez elle, et je confonds le bruit de ses doigts avec le bruit du vent, les façades que je n’ose pas trop voir encore, la Tour Saint-Jacques là-bas au fond derrière les marronniers ou les grands saules, derrière les toits et les cheminées d’argile, derrière les bicyclettes qui chantent à leur façon, derrière la maman qui surveille sa fille qui traverse, derrière les sweat-shirts suspendus avec des messages parisiens à l’endroit du torse et les parapluies à manches roses. Je connais encore presque par cœur tous ces tournants ; les enseignes sont les mêmes. La vendeuse penchée dans l’ombre de son comptoir, qui ne prend plus la peine de porter le regard dans la rue trop loin pour elle ; les chanteurs et ceux qui les écouteront toujours, et lui le visage rouge, face au vent, le tube au fond de la gorge, les mains qui jouent seules, la réverbération, les dents qui répondent au soleil immobile, le torse qui part en arrière, les veines du cou larges comme la Seine et qui débitent leur sang pour le cœur et la lèvre, et les mains des passants à la fin.

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