Au fusain

PLACE DU TERTRE. Ils ont les mains entre les cuisses. Entre les jambes. Croisées. Dépliées. La fin du mollet posée juste avant le genou de l’autre jambe. Le ventre un peu en avant, le dos qui ne colle plus sur leur petite chaise. La langue qui passe sur la lèvre. La main qui s’ennuie et qui attend de peindre, vers le sol, les doigts pris au piège de leur propre poids. Le corps dans l’attente. L’œil ne suit plus rien. Pourtant les gens s’arrêtent parfois. Ils jugent les toiles, prennent des photos sans demander leur reste. Et reprennent leur tour. Leurs pieds sont fatigués. Quelle fatigue, la ville, quand on la découvre le plus vite possible. On se repose comme on peut par les papilles. C’est la glace bien fraîche. Le cornet qui craque. « Ça doit faire au moins dix ans que je ne suis pas venue Place du Tertre. » Sa voix molle témoigne. J’ai mis volontairement un point à la fin de sa phrase. Elle tient sans y penser la main de son homme. Leurs bras balancent avec lenteur. C’est épuisant. Puis il fait chaud. Lourd. Nuages. J’aurais pu dire presque pareil qu’elle. Ou la pizza. Plutôt les crêpes. Assis enfin. Salées. Sucrées. C’est toute la Butte, dessous, qui fait des vagues, qui gonfle, qui se laisse aller. C’est elle qui dicte le pavé. Et le pavé le pas. Et ainsi de suite. Certains sont même heureux d’avoir une chaise le temps qu’on leur tire le croquis. Je les vois bien. La jambe s’étire vers la fin du trottoir. Elle ne fait que se rapprocher de son désir horizontal. C’est déjà ça. Le pied à la verticale contre la pierre dont on ne prend même pas la peine de sentir le contact. Le coccyx, le dos, c’est tout. Quel repos ce dossier. Le mollet dégonfle. Tout devient mou. Pourtant on doit  garder de l’énergie pour la composition des traits. On sourit pendant un temps. Mais déjà on regrette un peu, et les dents sont les premières à être mécontentes. Elles remuent ou se serrent au contraire les unes contre les autres. Et la joue fait des vagues. L’œil voudrait fermer le rideau. Mais le gars vous dessine, heureux enfin d’être occupé.

Les gens s’arrêtent. Les bras contre le ventre. Les jambes vers l’avant, et le dos vers l’arrière. Ils essayent de voir, penchent la tête, cherchent de l’espace entre l’artiste et sa feuille. Le fusain gris travaille avec des lenteurs silencieuses. Le nez collé presque sur la feuille qui n’est plus blanche. C’est fini. L’enfant se lève, le pied qui reste en l’air dans son gros plâtre comme un nuage, les béquilles tendues et frémissantes. L’artiste lui sourit. Je ne vois que son regard content, grossi et chaleureux sous le verre des lunettes. Alors il se produit cette magie. L’enfant parti, un autre prend sa place. Tout se fait vite. Les copains s’asseyent même pour voir les gestes.

Le gars est bien droit sur son petit tabouret gris, à peine plus clair que ses cheveux. La main machinale et précise fait tourner le crayon sur lui-même, dans un axe secret et familier. L’outil brûle presque les doigts et la paume. Le papier chuchote. La bouche. L’œil. Le dessus des tempes. La mâchoire apparaît. Le dessin sourit comme un boy-scout sur une affiche avant la guerre. Il passe sa main sur le visage qui devient comme celui d’un ramoneur tout d’un coup. Les premières ombres. Les ailes du nez. Cet espace, entre l’œil qui sourit, la moustache, et la joue.

C’est comme ça tout le long du grand carré. Des parapluies. Des gens assis sur de petits tabourets qu’on voit à peine quand ils peignent. Et des touristes qui se suivent. Pour peu j’aurais mis des agents pour le sens de la marche. Il y a aussi ceux qui attendent devant leur table en famille et qui n’ont rien à dire. Le cœur pourrait peut-être mais la bouche ne veut plus. Les mains finissent presque immanquablement sur le pantalon : si elles pouvaient, elles descendraient encore. Le serveur devient la référence. Le bras blanc s’agite à côté du gilet noir. Les doigts tiennent des cartes avec des menus. Ou alors il est là, le téléphone au fond de la poche de derrière, la bretelle noire et la ceinture, la basket noire comme j’aurais pu très bien en porter moi aussi pour marcher plus à l’aise pendant des heures, la clope, le nuage devant soi qui nous donne l’air d’être le roi de ces lieux qu’on doit pourtant partager, et prend une petite pause. Le touriste fatigue mais ne se couche jamais.

Au milieu de la Place, derrière les serveurs les bras croisés et la tête qui tourne le visage un peu rose, le nœud papillon, le pull gris, le jeans, la chaussure noire et propre inadaptée au pavé, les bras sur la toute petite courbure du ventre, il se fait un ensemble de tables crèmes, de chaises en faux rotin rouge ou bleu et blanc écru qui rappelle le drapeau, de plateaux qu’on porte avec des mojitos, de visages qui se penchent vers leur téléphone avant même de se rafraîchir enfin, les cheveux blonds comme les tables et le regard bleu et beau qui regarde la copine qui parle et qu’on n’écoute peut-être pas. Devant moi qui suis le dos contre un mur, j’ai des petites toiles colorées avec autant d’endroits familiers : le Moulin Rouge, l’Arc de Triomphe, etc. Et encore, peut-être pour les tableaux les plus précieux, des petits parapluies sales et un peu mous au-dessus d’eux, tandis que leur propriétaire est là, le dos penché exaspéré d’être au contact du dossier, l’œil obligé de se redresser pour lui, bleu quand les mains ne les frottent pas, les jambes ouvertes, et la bouche qui sourit de lassitude devant un couple qui peine à se prendre en photo.

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