Au cœur du fer

« Premier étage ! Premier étage ! Objectif ? On essaye ? Tu vas voir ! » La bouche du gamin s’étire. Il regarde son prof, les yeux ronds. Le rebord des joues un peu rouge.  Le sac à dos contre le ventre. « Ah non non non ! Je l’ai fait quand j’étais petit, j’ai le vertige… » La file est bombée de minots. Ils lisent les interdits qui font sourire sur les panneaux.  « Interdit aux armes à feu ! Alors, comment il a fait Au DD ? » Ils ont la tête pleine du clip. Je vacille, encore sur la terre ferme, les yeux vers le ventre de la bête, le crâne presque sur le dos à chercher la meilleure façon de comprendre ce corps vissé de partout, comme un accidenté grave qui tient debout par la grâce des médecins, tout brun je crois avec ces reflets rouges et verdâtres qui rappellent la teinte des villes la nuit et des bars d’Amérique, quand on marche les yeux en l’air et qu’on se guide en suivant les formes connues qui brillent sous le ciel noir et identique, sans nuage, ou tout gris, ou déséquilibré par une lune dont on ne peut rien faire.

Je prends les escaliers. L’ascenseur doit être plus cher. De toute façon pas question, au nom du cœur. Il ne grêle plus, mais le vent pousse les gouttes, et les pieds couinent quand ils ne glissent pas sur les marches. Un enfant fait sa fanfare et tombe par deux fois, les mains encore dans les poches. Le père commente à maman, sans rire et sans inquiétude. C’est la vie qui rentre. Premier étage. On peut faire le tour du parapet. Pourquoi s’en priver. Le vent ne souffle pas encore ; la structure est silencieuse. Paris d’ici comme une immense arène, bosselée à chaque toit, pointue tout en haut des églises, rectangulaire pour quelques gratte-ciels beiges ou rouges, mouches modernes collées au miel crémeux du ciel lourd qui s’enfuit tout doucement sur ma droite. La Seine a la couleur d’une flaque au printemps. Le Sacré-Cœur, coupé en deux par l’ombre et la lumière de haut en bas ; quelques fumées au travail ; une tour que je prends pour la Tour Montparnasse.

Les gens sont là, plus nombreux au second qu’au premier. Les mains à travers le grillage, les pieds dans l’eau qui n’a pas pu couler et qui frétille par magie, et avec elle le grillage au-dessus et les nuages bleus qui s’en vont encore, le dos appuyé pour une photo tout seul, le sourire quand même, large, la lèvre colorée, gonfle, et la grimace qui prend toute la moitié du visage ébloui, cherchant les angles, inclinant son écran vers le sol, un peu moins, un peu plus, tout droit sur le Champ-de-Mars qui prend d’ici toute sa symétrie et sa beauté.

J’écoute, les yeux plein ses yeux une guide parler impeccablement l’anglais, reconnaissant qu’elle est d’ici seulement quand elle prononce des marques françaises ou des noms propres, entouré de gens les mains dans les poches et le visage tourné vers ce qu’elle dit ou ce qu’elle montre, la main dans le sac, la basket qui crisse et qui piétine – vrai témoin invisible d’une oreille intéressée ou non, préoccupée par une envie qu’on retient de faire pipi, ou d’un souci plus important que toute cette altitude et que Paris elle-même, là, en bas, lumineuse, blanche sous le soleil trop faible, ou bleue, grise à l’ombre des nuages, et le trait gonflé des marronniers en plein printemps, si dense qu’il fait presque nuit sur les trottoirs du Quai d’Orsay quand on marche dessous.

On tourne en rond. Pique-niques à l’ombre du fer. Le sol pourrait faire croire qu’on n’a pas quitté la terre, avec ce gris comme en bas, et ces petites étoiles d’argent dans l’œil parfois, selon la composition de la matière. Les enfants font pareil, à vous regarder l’œil bien ouvert qui enregistre, qui se fait petit à petit, qui apprend à se défamiliariser au cœur de ses semblables, la main qui laisse la main à l’œil et le sandwich qui reste en l’air, prêt à tomber on y croirait tellement les doigts ne semblent plus s’appartenir. Le père, pareil, la poussette qui joue à l’horloge rassurante dans les mains, bercé comme en bas par le gribouillis des roues, l’air un peu perdu, la pensée collée aux problèmes terrestres, à l’argent qui circule un peu trop, qui glisse comme la Seine en silence, à l’été qu’on va peut-être passer à travailler du coup, à ce qu’on va dire à son patron, à ses collègues en rentrant au Brésil ou ailleurs, les photos, et le petit cœur qu’on aura un peu triste de ces moments où l’on croira n’avoir pensé à rien qu’aux vacances à Paris.

Les nuages reviennent et la Seine rappelle de plus en plus un crocodile. On voit très bien d’ici où la pluie tombe et les gens se précipitent, moi compris, pour prendre la pluie en photo qui s’étend comme un grand drap au-dessus du 18ème, ce moment où les nuages prennent d’assaut la basilique qu’ils ont peut-être déjà visitée, et je connais quelqu’un là-bas qui doit voir par la fenêtre trempée un morceau de façade blanche, quelques balcons noirs et vifs, des vitres sombres quand elle regarde dehors, et des gouttes blanches partout qui brillent sur le verre. Elle ne peut pas voir ce qu’on voit, il faudrait que je l’appelle, je pourrais l’impressionner à jouer les messieurs-météo, à lui dire : « Ne t’inquiète pas, il ne pleuvra plus dans quelques minutes. » – Mais j’ai l’oreille déjà qui m’entraîne, et la voix du guide qui détache bien ses mots, la lèvre forte, la langue dans le vent qui vient de l’ouest, de la Défense moderne et bleue, le front frisé par le vent et le ciel humide, alors qu’il demande à chacun de dessiner des formes du regard à travers la ville, pour enfin attraper, après un petit saut de puce facile au Sacré-Cœur, le Stade de France tout blanc, difficile à voir bien plus que le Stade Vélodrome. L’autre, côté ouest, fait rire ses brebis, les flatte, la capuche lie-de-vin sur la tête, parlant les doigts écartés, imprimant des directions au loin, ou dessinant des formes et le complexe droit face à lui. J’ai le nez qui coule contre mon pilier, tandis que les vigiles tournent et s’ennuient, la main contre l’autre derrière leur veste noire, serrant un talkie-walkie presque inutile.

Je redescends. Il fait sombre, sauf l’immense roue rouge de l’ascenseur qui ne bouge pas au-dessus de ma tête et les taches vertes de la pelouse tout en bas. On se croirait au cœur d’un navire de guerre, avec la machinerie, le bruit des pas sur le métal des escaliers. Mais les touristes crient, presque arrivés tout en haut, et me remarquent à peine, la bouche ouverte sous l’effort, et le rire plein de souffle.

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