De loin ou de près

D’ici vos voix sont aussi floues que vos visages, malgré le vent qui vient vous porter jusqu’à moi. J’ai vos rires. Vos bouches, parce qu’elles sont un trait rapidement dessiné sur votre peau plus claire. Vos nez, plus simples, quand la conversation vous place de profil. Vos yeux, pour un peu d’ombre creuse sous le front. Vos dents, couleur de ciel et de soleil. Un mot ou deux, parfois, qui trébuchent contre le parfum omniprésent des roses. De temps en temps, des onomatopées universelles et faciles à deviner. Je vous vois, allongés ou assis, au cœur de l’herbe, dans la chaleur d’un soleil dont on croyait avoir été désabonné. Une main sur le bras, l’autre sous le menton, ou les deux poings serrés contre les joues et qui font grimacer la bouche et qui poussent la chair de la lèvre en avant, les yeux contre l’encre d’un livre, ou bien sur le dos, le sac écru comme oreiller, les coudes contre les côtes et les avant-bras tendus dans un effort qu’on oublie jusqu’à ce que le corps tire son alarme douloureuse. Un briquet claque. Voilà la fleur affreuse d’un mauvais cigare qu’il va falloir supporter. Après tout, l’herbe était propre sous ses pieds, ça sentait pas trop mauvais l’humus ni la sueur végétale, l’ombre nous avait conduit là, sous cet arbre, et on y était bien.

Je suis parti. Je me suis retrouvé dos au mur, dans une agitation que j’étais venu chercher près de Saint-Lazare, à sauter de visage en visage, de regard en regard. Les bleus, les gris. Les inquiets. Les bouches qui se tordent en même temps que la pensée sinueuse. Les démarches, jamais les mêmes. Le balancement des bras, la main contre la bretelle du sac, les doigts lourds qui terminent les manches et qui courent dans le vide. On s’arrête et on gêne, pour une cigarette. Les autres s’écartent sans rien dire, fixés sur leur existence, au téléphone, l’œil aussi loin que les façades le permettent, ou sur les voitures, les marquages au sol, sur le soleil qu’on n’a pas vu de la journée et qui rajoute une couche vanillée à peine perceptible sur le gris un peu gras du bitume. En marchant à côté d’un bar, on détaille chaque sourire, on sourit au sourire des autres, on regarde les cheveux, le remue-ménage des bouches et des joues qui mastiquent. On se gratte le nez. On tient son manteau qui se balance, inutile et lourd, contre son flanc. Les yeux vers le sol. On se fraye un chemin à vélo. On ressort d’une devanture avec un petit sac en pensant tout content à ce qu’il y a dedans. On rentre chez soi. On s’arrête, incapable de fouiller dans la poche de son pantalon moulant, extirpant son portable, pour voir l’heure, pour voir si. Chaque pas suit sa propre unité de temps, sur lequel on adapte l’air qu’on a en tête depuis le début de la journée. En conséquence, on passe du temps sur les chaussures de chacun. Bientôt, une veste qui vole nous fait changer d’étage. Les coloris. Les jeunes à chemise blanche, et tout le reste en noir, cravate comprise, à qui le bleu nuit siérait bien mieux. Et les gens qu’on prend immanquablement pour des touristes, le sac trop lourd contre les tibias, la jambe qui signale comme elle peut sa fatigue, cette impression que tout va s’effondrer à l’intérieur, du haut de la cuisse jusque au fond du mollet, avec entre les deux, le genou qui coince un peu et, à chaque fois qu’on s’arrête, le sang qui reprend ses droits, une chaleur qui descend, une espèce de douceur comme si on était déjà allongé, mais il faut repartir encore, tourner en rond, se perdre, louper la ville à trop vouloir en faire.

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