Un village au soleil

Je ne sais pas s’il se fait un jour à Molfetta sans qu’ils soient là, les mains déjà posées sur leur grand présentoir de métal, excepté le dimanche, ou le jour de la fête patronale. Dehors, avant même de monter les marches noirâtres, d’être obligé de franchir les quelques mètres de lumière obligatoire entre la route et le MERCATO PUBBLICO, l’odeur des cartilages, des dos d’argent trempés, des ventres blancs comme des coquillages, des crevettes de sable gris, des seiches avec leur corps très doux sur lequel on voudrait passer la main, ou juste l’index, tout vous vient déjà. Le nez est pris de loin, partagé entre l’effroi de la narine pour l’odeur de la mort pourrissante et la joie de savoir la fraîcheur, de goûter déjà, par avance, la tranche de thon ou d’espadon, qui vaudrait des fortunes ailleurs.

Le marché était avant le cloître d’un couvent, fondé en l’honneur de saint François, alors qu’il effectuait un pèlerinage entre Gardano et Bari. Un jour, il fit sortir de la bourse d’un religieux des serpents et jaillir la mer de l’arène du port. C’était au début du XIIIe siècle. Le soleil regarde toujours la cour carrée, ouverte en son centre, mais l’odeur des poissons a remplacé l’odeur de sainteté et les cris des pêcheurs le silence de la prière, tandis que les devantures vertes et rouges ne suffisent pas à protéger les bacs et les moules dans leur jolis sacs verts avec, à chaque commissure des mailles, de petites gouttes que rien ne décide à partir. Bretelles bleu nuit sur marcel gris. Bottes. Banane rouge sur le flanc. Des bras qu’on dirait du bois, fins et durs, à force de mer aussi bleue que le ciel. Il suffit que l’un d’entre eux crie, de ce chant universel, long dans la voyelle comme un psaume, et vienne buter à la fin sur le son d’un prix sec et précis, pour que le voisin s’y mette aussi, et pour qu’aux quatre coins du cloître les voix s’élèvent, heureuses et sans vraie concurrence. Le chiffre cinque ressort souvent. Rien ne semble cher.

Tous ces reflets me remplissent de vie. Tous ces jolis ventres. C’est presque mieux qu’à la plage. De petits bijoux d’argent animal. Des reflets roses, de petits coins de vert, après l’argent clair, et juste avant quelques taches noires sur le haut du dos. Ce bleu qui vient du carré bleu du ciel et qui s’enfonce dans le gras des écailles, les épaissit, les fait gonfler et vient faire vivre à nouveau les bêtes alignées, rangées comme les mailles d’un filet, avec leurs yeux comme des perles bien lisses, déjà remplis de la sagesse de l’au-delà, heureux du séjour futur dans la poêle, quand la chair sera hachée entre les pâtes et les tomates cerises tellement savoureuses qu’elles se goûtent encore mieux sans sel.

Devant, sur les marches luisantes dont l’odeur ne les dérange pas, ou plus, ils sont là, les cheveux blancs accompagnés d’un petit coin de crâne, les jambes écartées autour d’un grand seau qui se remplit d’amandes à mesure que le calcaire se couvre de coquilles. Ils martèlent depuis des heures, au beau milieu du passage, chacun avec leur petit marteau, les bras maigres et couverts du sang bleuté de l’âge, la moustache qui bloque la verticalité parfaite du nez, et les petites histoires qu’ils doivent se dire sur une telle ou un tel, dans ce village où tout le monde se connaît, où le soir ils sont là, où ils se retrouvent sur des chaises en plastique vert bronze, entre mamies, entre papys, à jouer aux cartes comme autrefois avec un œil toujours curieux de ce qui se passe dehors, attablés dans des lieux qui ne sont pas des bars, un peu sombres, le dos des cartes roses, les femmes dehors plus que les hommes à ce qu’il semble, assises depuis la fin de la lumière jusqu’à tard, tournées vers la route qui remonte du port avec ses bateaux de pêche rouillés qui dormiront, contre la digue avec son petit phare au fond qui semble presque faux, jusqu’à demain.

Je vais regarder un peu la rue. On s’approche peu à peu de ces heures où les magasins se fermeront, je crois, et où le soleil laissera l’ombre sur les pierres s’effacer. Rares sont les gens dehors, à part les touristes qui n’ont pas la même notion du temps et du soleil, et qui viennent défigurer, quand ils passent, un peu de cette vie d’ici, où la grand-mère vous vend des œufs à l’unité, ou quelques légumes, assise sur sa chaise fragile, le regard bleu tourné vers son fils qui veille ou qui s’ouvre une bière fraîche, vers l’arc qui sépare la grande rue du vieux village, avec ses balcons et ses vieilles façades toujours propres, toujours rénovées, avec cette pierre plus blanche que blanche qui monte, bien taillée, entre le plat bleu de la mer et le gris clair du ciel, le linge la langue bien pendue qui ne dit rien aux fenêtres, avec cette odeur de lessive incroyablement fraîche, plus fraîche que l’ombre. Je m’avance vers le Dôme avec ses deux tours, lentement, saluant les chats couchés près des portails, et midi sonne enfin.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s