A nouveau dehors

Quand finit la rue Censier et que s’ouvre la petite place pavée de gencives noires, avec Saint Médard derrière, et les gens que j’entends sans écouter. Une petite dame qui peine appuyée sur sa canne trop courte et imprimée de fleurs à qui les pavés doivent être autant de moments les yeux fichés par terre, à surveiller les reliefs incisifs que personne n’a pris la peine d’user davantage ; le petit vent de derrière les oreilles dans un soleil discret encore ; le soir, ou plutôt la fin d’après-midi, les passants autorisés, masqués, le regard d’autant plus vif bordant le tissu qui les étouffe, l’amour qui veut, les bicyclettes, les enfants les mains déjà sérieuses derrière le dos comme papa et maman ; le fruitier, les merles pas tout à fait au courant que nous sommes en train de revenir, la voix pleine de ce sucre qui crisse sans faire souffrir l’oreille parmi les feuilles, messagère du matin au soir, amoureuse avant l’aube, heureuse de dire, variée dans la phrase, riche, belle, soutien des âmes solitaires tandis que la cloche sonne 18 heures, et que la lumière n’a pas encore fléchi même si les ombres s’épaississent de plus en plus. Voilà. Les gens lisent, fument, ou ne font rien, ou se regardent les uns les autres. Masqué, il me semble qu’on s’autorise un peu plus. On fait semblant d’être pensif au bord de la fontaine sèche.

Je me décide à remonter la rue Mouffetard, pour voir. Des étals. Les homards la carapace nocturne avec les points plus clairs pour les étoiles à qui l’on a interdit l’usage des pinces avec des élastiques. « Bonsoir ! » Les araignées de mer encore vivantes au fond du bac. « Monsieur ! Monsieur ! » Je lève le nez des animaux. C’est moi qu’on appelle. Un autre client s’y met aussi. Je suis confus au cœur de tant de politesse. Je n’ose plus rester près des poissons qui me fascinent toujours. Vous savez bien, vous qui l’avez déjà prise. Le pavé grimpe, et je ne regarde que lui pour un temps avant que les gens ne me rattrapent, et malgré tout, avec toutes ces échoppes, on me reprend de partout, on veut savoir si j’attends comme tout le monde : « Excusez-moi, vous faites la queue ? » et je m’incline, la voix minuscule d’avoir été bousculé dans mon travail et je m’écarte jusqu’à effleurer le trottoir mince. – Le pavé grimpe doucement, dans une jolie couleur un peu sale par endroits. « Imbéciles ! Imbéciles ! Vous êtes tous des cons. » Le dernier mot meurt un peu dans sa bouche, mais la chose est dite, on a tous levé l’œil, le temps de la voir passer d’un certain âge, masquée, et de comprendre sans rien dire. Au vrai la rue a repris sa vie d’autrefois. On se bouscule. On a tout oublié dans l’heure encore tiède. On pousse gentiment ses enfants devant soi, leurs doigts qu’ils démêlent lentement de leur bouche avec ce trait couleur de craie sur leurs lèvres à force d’avoir ingurgité ces bonbons que je déteste, trop colorés, trop acidulés, trop artificiels, tueurs d’estomac, contre-indiqués, injustifiables.

Plus loin, à l’angle de la rue de l’Arbalète, j’admire le relief parfait de toutes sortes de tomates, dont la rondeur encore plus rouge répond en secret au soleil qui vient encore jusqu’ici. Un petit bambin passe, montre chaque forme de légume, et maman répond selon l’espèce d’un simple mot sans l’article ; un autre connaît même le mot « primeur », entouré de ses parents splendides. « Après l’auriculaire y a rien d’autre mon amour, c’est le dernier. » Ils finissent par prendre une belle barquette de fraises, brillantes même dans l’ombre d’une façade. Il y a ce frou-frou quand le primeur glisse le tout dans son sachet couleur de soie ; et je ne sais jamais si c’est du papier ou du plastique, mais le voilà qui pèse sur le métal poli et rayé des ongles gantés sur tant d’années de vente. Maintenant les parents discutent avec un autre vendeur tandis que la carte paye pour eux. « Humm les bons fruits, on va se régaler ! » Maman tend son sourire au petit. « Mais maman, on a pris quoi ? » demande l’enfant d’une toute petite voix de fin d’après-midi. Et maman lui fait la liste lentement, trop heureuse, sans lâcher un sourire que je ne peux plus voir.

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