Du haut de la colline

Réthymno. Les hirondelles étirent leurs ailes à chaque virage. Leurs ventres couleur d’herbe sèche ressemblent à de petites gorges qui se gonflent à chaque fois qu’ils croisent le soleil. Je suis sur une colline un peu en retrait de la ville, les pieds dans une herbe qui crisse, presque morte, avec ces longues tiges fines qu’on voit toujours dans ce cas et dont j’ignore l’espèce, qui virevoltent selon la force de l’air, presque sans bruit, presque rousses aux crépuscules, mais dont on a toujours envie de faire des bouquets quand on se promène dans la campagne rousse en été, en les mélangeant naturellement avec des fleurs plus colorées, qu’on soit petit ou grand. La colline descend d’ailleurs presque à pic, le dos roux avec quelques gros pains de calcaire tachés de temps en temps comme de petits boutons sales, quelques arbustes toujours verts et bien enracinés, quelques plantes envahissantes et piquantes comme une petite garrigue, des sacs plastique bleus que le vent n’agite même pas, un vieil arbre mort depuis longtemps et qui ressemble à une structure enfantine en terre glaise grise, un gros figuier de barbarie, des couvercles écrus de pots de peinture je crois.

Quand on arrive en bas par le regard, derrière le fil régulier des poteaux électriques qui suivent la courbe de leur poids, on aperçoit une construction de parpins gris et de pierre avec un toit crevé de tôles grises qui se marie parfaitement avec la mer du matin à 7 heures dans l’odeur de l’aube encore mouillée. Ensuite des poubelles bien rangées, vertes comme l’olivier ou bleues comme les sacs oubliés, quelques camions poubelle dont l’un quitte le parking maintenant, et voilà la route fine et presque bleue d’ici, les voitures qui passent dans leur chanson universelle pour peu qu’il y ait des murs de chaque côté de la route ou des maisons suivies d’un vide qui ne retient soudain plus leur musique ; une usine qui rappelle celle de la Madrague par sa longue cheminée cerclée de fer de temps en temps, désaffectée, avec un grand bâtiment légèrement oblique par rapport à la côte dans lequel des gens vivent. Derrière l’usine une petite église avec son petit dôme de briques propres et ses murs ocres, son tout petit campanile avec ses trois cloches que je devine plus que je ne vois d’aussi loin, peint d’un blanc vif avec un peu de rouge, et plus loin, la mer enfin et quelques traits sombres à chaque vague, grise tirant tout de même sur le bleu parce que l’heure avance et que le soleil ne s’est pas décidé finalement, coincé là-haut. La mer finit par s’ouvrir sur la vieille ville au fond dont je devine quelques façades, la forteresse vénitienne, le dôme rose d’une mosquée je crois en son milieu, et quelques pins dont la distance me cache le vert.

La première perceuse du matin. Les premiers cris. Les premières cigales. Un morceau de soleil vient faire vivre la colline quelques secondes, et repart se cacher. Un chien, au loin, parce que quelqu’un a dû passer ; une voiture qui descend lentement le versant d’en face, parsemé d’appartements ou d’hôtels qui dorment encore ; un oiseau plus présent que les autres, le vocabulaire qui me manque pour tous les bruits qui commencent à se généraliser : les travailleurs qui tapent et qui martèlent ; la stridence de quelques véhicules qui ne pensent pas vraiment aux autres ou alors un peu trop au contraire et qui déchirent la cicatrice de la route jusqu’à ce qu’elle se referme pour un temps ; les aboiements qui se mettent à plusieurs ; les grillons je crois, moins forts et plus rapides que les cigales.

En fait, à part la circulation et quelques escaliers que j’aperçois avec leurs marches jaunes, quelques tags en grec et parfois en lettres latines, je ne vois personne, personne ne marche ou presque sur le trottoir de l’artère principale, il est à peine 8 heures 38 peut-être et ma vue assiste bien plus à une petite aquarelle grise, avec l’orangé des collines, avec toute cette eau et tout au fond et au dessus le ciel lacté, qu’à une vraie scène de vie crétoise, un court instant où j’aurais compris comment les gens vivent ici, pourquoi les constructions presque neuves sont déjà laissées à l’abandon, de quoi se nourrissent les jolies brebis que j’ai vu tout à l’heure en sortant au pelage couleur de sécheresse, et qui sont venues, curieuses de me voir, près du portail en bêlant.

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