Au pied du château

J’y suis. Larroque-Toirac. À part quelques personnes, le village est un petit bijou de silence. J’hésite du regard entre l’ombre des feuilles autour de moi qui se dessine, tremblante ou paresseuse, du grand noyer sous le quel je me suis abrité, et les murs ocres qui font presque neufs du château tout là haut. Seuls les meneaux en forme de croix rappellent le temps qui pèse sur certaines pierres plus épaisses de la façade. Le reste du corps me revient quelque fois, pour une fourmi tombée d’une branche alourdie par la mousse, pour une mouche qui vient boire sur mon bras, pour une cigale qui s’arrête, pour un effort de l’oreille comme un jeu qui cherche à distinguer la sauterelle de sa grosse cousine aux ailes si jolies, pour le balancement pourpre et fleuri de la rose trémière après le passage d’un bourdon un peu lourd, pour le cri d’un chaton ou d’un bébé que j’ai du mal à distinguer, pour tous les cercles continuels des insectes qui passent autour de moi, incisifs et presque invisibles, rapides à faire naître le cortège de méfiances enfantines.
Si je me décide, bien assis sur mon muret, à reprendre cet escalier étroit qui finit par rejoindre l’à-pic de la falaise qui sert d’appui judicieux au château, ou plutôt si j’hésite, c’est parce qu’il regarde la vallée du Lot si verdoyante, si bord-de-fleuve, avec tout ce que cela signifie de richesse, de sève, de chlorophylle gonfle, riche à plus savoir qu’en faire, gorgée de teintes particulières pour chaque espèce, avec un vert pour chacune selon son inclinaison, aussi molle sans doute que les feuilles d’ici parce que le vent ne veut ni ici ni en bas je crois, mais que cette vallée frissonne sous un immense soleil général, chaud d’autant, blanc, parfait, partout, brûlant, mais tant pis, me voilà les cuisses coupées à cause de la position que j’avais sur le mur, et l’escalier souffre à chaque marche, je perds pourtant quelques années à mesure et me voilà là-haut ou presque et.

Le propriétaire. Un homme d’un certain âge que je salue et qui ne me répond pas au début, puis se présente. Je comprends. Ce n’est pas l’heure pour la visite. Je le savais. Je lui explique un peu ce que je fais là, le plus courtois possible, me disant qu’il doit avoir si chaud après la route. Je ne peux pas mettre de guillemets, la mémoire manque. Lui. – D’où venez-vous ? – De Paris. Il m’étonne. Il commence à me faire une petite visite historique du lieu. Le rêve. J’écris vite, alors qu’il vient de me quitter, pour ne pas perdre. Il nous relie, dans une politesse qui ne pouvait pas plus me toucher, par le calcaire. Je sais que la région parisienne s’est construite sur des carrières riches et variées. Celui-ci (il me montre la roche usée et trouée en bas de la tour) est bien plus solide que celui de Paris. La tour que vous voyez n’a pas été rénovée. Date entre le XIIe et le XVe si je me souviens bien. Il parle il parle vite, la bouche sèche suffisamment pour qu’il mange quelques lettres par-ci par-là. Les meurtrières. Ici, ici, et ici. Je vois. La même tour, décapitée sous Louis XIV pour faire des jardins (il n’est pas très content, je crois, quand il dit ça). La grande salle à manger à l’intérieur. Une fois des gens me dit-il qui sont venus y manger (à ce niveau de sans gêne, le dernier verbe est volontaire) sans rien demander. Les grottes, derrière. Cent cinquante mille ans de présence, je crois. Des foyers. L’homme de Néandertal. Le Sapiens Sapiens. Mais qu’on a pas le temps d’explorer, parce que l’entretien et les visites du château demandent trop de temps. Le voilà qui vire sur les fonctionnaires. Les jours d’ouverture de la Poste. Bim. Le temps qu’ils perdent. Il est maintenant monté plus haut, trop haut pour ma voix en tout cas, et j’y mets les mains. Je lui crie merci une première fois sans qu’il entende.

Le voilà, le doigt au fond de la vallée qui ne m’est plus utile désormais (qu’importent les couleurs, quand on vous parle ?) à me montrer un pigeonnnier du XVIIe. Je ne vois rien, il me parle nombres et je pense dimensions, alors qu’il m’énumère les locataires gris au fil des siècles, à tire d’ailes. – Là-bas, sur pilotis ! – Mais, il est tout petit ! Il continue, sans se vexer. – Vous pouvez pas y monter, mais vous pouvez le voir par en dessous ! Allez-y ! (Je vais me gêner).

Les cigales sont un peu plus nombreuses. Les toits se courbent davantage sous midi. 12 heures 11. Et dire que je vais bientôt devoir rentrer déjeuner alors qu’un beau papillon me surprend à peindre des arabesques sur le fond vert de quelques arbustes et le violet plus clair de quelques fleurs sèches, si lent malgré le soleil, si majestueux, sans souffrance, et je le regarde être heureux jusqu’à ce qu’il disparaisse. Les marches. Les murs, la mousse, les tuiles brunes trop hautes déjà. Les terrasses vides sous midi. Les voix pourtant. Le puits fermé. Le noyer, à nouveau. L’intérieur frais et sombre des maisons dont je détourne le regard. « Non, mais elle s’en fiche… » Au téléphone. Une porte (elle doit la fermer). Je l’aperçois, sans détails, de dos, la tête un peu courbée par la montée qu’elle suit, quelques fleurs sur un pantalon ample, le crâne un peu vers la gauche, comme si le téléphone la tirait vers le bas. C’est tout, je suis déjà à descendre encore, alors que voilà le pigeonnier qui m’apparaît dans toute sa hauteur. Fier. Il peut, au nom des siècles. La mairie vide. L’église plus loin, dont je devine l’abside derrière quelques arbres. À gauche derrière le presbytère sans doute. Des marcheurs en short retraités. Pas forcément des touristes, à les entendre avec l’accent d’ici je crois. Vifs comme ils savent faire. Je les entends lire la pancarte marquée MAIRIE. Heureux. « Ah le château on le voit bien d’ici ! » Le groupe est d’accord. Amoureux comme moi. Ils tournent à gauche. Je ne les vois plus. La colline au loin est immobile et sage.

Il faut rentrer. Je retourne chercher mon vélo, mais mon nez s’arrête sur le panneau municipal. Quelques placards. Pour le circuit de la Plaine Suivre le balisage jaune. Et plus loin : Détruisez l’ambroisie avant qu’elle ne soit en fleurs. Plus haut : Ambroisie attention allergies ! À droite : Dynamisons nos communes ! Rejoignez notre Association ! Plus loin, encore sur la droite, une photo de chien noir que le mauvais temps et la pluie a blanchie, les yeux par la fenêtre. S’il vous plait… (sans l’accent.) Je suis perdu et mon maitre (idem) m’attend (plus bas) MERCI (Avec un numéro de téléphone).

J’aime. J’y vais cette fois. Cigales. Tout le monde doit être à table maintenant. Je n’arrive pas à lâcher mon téléphone. Je parle tout seul dans les rues au goudron abîmé. La cloche sonne un coup. Mon vélo n’a pas bougé.

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