Une heure trente sur la Coulée verte

La tache des mouettes presque invisible sous le gris du ciel. Leur cri, qu’aucun nuage ne saurait adoucir. Des passants que rien ne presse, des mamies assises, des coureurs. La Coulée verte.

Des bambous je crois. Nos visages coupés en deux. Nos regards y ont gagné au change. Des gens le bassin contre le mur de pierre, à suivre et commenter une séance de sport à ciel ouvert, en contrebas. Les mamies babillent. C’est un médecin, de l’une à l’autre, invisible au milieu de leurs mots, qui s’habille mal, et qui s’en fiche. Celle qui écoute peine à rester neutre. Elle s’insurge, au nom de la fonction. D’autres admirent la séance que je ne peux pas voir à moins de sortir de mon banc, ce que je ne ferai pas bien entendu, même inconfortable. Elles continuent. Elle n’y pense pas, mais y pense quand même un peu. La pensée s’effleure. La mort. Un petit chien passe tout en griffes sur les briques sales devant moi, le ventre au bord du sol. Vraie saucisse couleur Salers. « Renée ? Ton masque ! » Elles se lèvent. Jean-Pierre, que le silence rend plus rapide, est déjà trop loin pour elles. « Jean-Pierre ! Attends ! » Docile. Le manteau gris. J’entends quelqu’un faire de la corde à sauter.

Le banc d’en face reste vide plus longtemps que prévu. Le vent donne des coups aux bambous, comme s’il allait bientôt pleuvoir, malgré un regain de lumière. C’est presque sûr.

Des gars s’approchent du banc. « Regarde l’espace ouvert ! C’est plein d’énergie, ici ! » Ils s’asseyent et s’envolent, presque aussitôt, le temps de deux virgules. Des couples flânent, lui les mains devant lui qui bougent, tandis que le masque se plie, bleu classique, chirurgical. Elle l’écoute, le sien immobile. Décidément, la séance attire beaucoup les regards. J’en oublie de reficeler mon masque couleur de marbre de Carrare. Deux garçons fument. Une femme aveugle trébuche dans l’allée sombre, et s’agrippe au bras de son amie qui pousse un cri. Les garçons s’ennuient après leur cigarette, les mains dans les poches. Le téléphone leur rend vite un équilibre auquel ils devaient aspirer sans y penser. En bas le coach décompte. J’ai froid et je suis mal assis. Ils partent. D’autres. C’est drôle, je pensais les bancs davantage prisés. Ça prépare une partie de poker. Ça parle disposition d’appart. Sans vis-à-vis. Ils sont dix, comme des mouches revigorées entre la pierre froide et le soleil presque blanc. Certains racontent leurs propres séances de sport à la maison. « Oh regarde ! Y a un des mecs qui fait des pompes dans les carrés. Ah non… » Je n’arrive pas du tout à voir par leurs yeux. Son homme commente à sa façon, en lui avouant ce qu’il ne sait pas faire. Ils ont même une enceinte, que je suis sûr de bien visualiser cette fois-ci. C’est plus facile pour tout le monde. Le temps qui se divise et qui rassure d’autant.

C’est drôle. Il suffit de quelques-uns pour que le mur soit complètement occupé. Ceux qui arrivent ne savent sûrement pas ce qu’ils vont voir, mais ils s’approchent, plein de cette confiance naturelle offerte à des inconnus. J’essayerai, au nom de cette après-midi froide sur mon banc en métal peint en vert, de ne plus me demander pourquoi les gens ont trop souvent le même téléphone que leur semblable. Je sais d’avance que je ne vais pas y arriver, alors je cherche à écrire plus vite malgré des mouvements et des couleurs qui se répètent – des gens qui débarquent des bambous, qui s’approchent du mur et de moi, qui parlent un moment d’en bas et qui reprennent bientôt leur promenade, parfois en riant, le visage à demi-ouvert, la narine parfois dénuée, se moquant parfois, ou alors complètement silencieux, au spectacle, au cinéma qui nous échappe depuis trop longtemps, riant parfois d’eux-mêmes pour les plus sages, un peu honteux de regarder pendant tout ce temps le corps de leurs frères dans l’effort, avec le jeu des formes qui rentre en jeu et qui fascine un peu, qui qu’on soit, sans même penser à mal. Je vais me lever. « Visiblement y a un truc à regarder… » dit-elle à son copain. Tout est là, résumé dans sa phrase, l’obligation du nombre. Tiens des moineaux invisibles. Un son groupé que je reconnais, fier d’en être certain. La séance de coiffeur ne fait pas bon ménage avec le vent qui me vient de derrière. Je pars.

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