Caffè en famille

ANTIGNANO (frazione di Livorno). J’ai choisi ma place en espérant que la suite viendrait. Un petit bar de bout-du-monde me va très bien, si je peux goûter un peu aux gens, à ceux qui sont là et à ceux qui viendront, à la lumière humide d’ici, incrustée de brume et de sel, qui ne fait plus qu’une avec la mer depuis si longtemps. Le vent a soufflé toute la nuit, et n’a presque pas faibli ; en bas, l’eau qui gémit encore est pleine de ces cicatrices de chair que dessine une écume qui lutte entre le vent et la terre dure et sèche. Je ne peux plus la voir, à cause des arbres, mais j’entends encore tout.

Un moineau surveille mes doigts, et rien dans son regard ne me dit qu’il comprend que les courbes que décrit ma cigarette de mes lèvres au cendrier ne pourraient lui être profitables, mais j’ai le temps de l’admirer avec son joli bavoir noir sur la gorge, son petit crâne châtain, son beau regard plein d’innocence, et les petits pas qu’il vient faire sur ma table pour vérifier sa certitude. Les gens sont rares.

Il est trop tôt pour déjeuner, trop tard pour le café. Il y a bien une grand-mère et sa fille (je crois), elle les lunettes de soleil qui lui font comme une continuité du cheveu, l’autre l’écoutant en souriant, les deux avec cette voix grave qui crisse comme un vieux vinyle au sang rubis quand elles parlent ; la petite fille, tongs roses, short et tee-shirt de la même couleur (vert de mer des îles), qui s’éloigne avec à l’oreille un téléphone qui lui couvre une grosse partie du visage et qu’elle ne sait pas encore tout à fait bien tenir, alors que je l’entends répondre un « Si… » si tendre que je me demande si cela n’est pas tout simplement son anniversaire, et que sa maman et sa mamie l’ont emmenée ici, dans ce bar qui a bonne réputation, prendre un petit jus de quelque chose, ou déjeuner même si elles sont sacrément en avance. Mais le doute me vient parce que les adultes ne lui adressent que très rarement la parole, et qu’elle se retrouve à regarder une vidéo sur ce même téléphone, les mains contre les joues et le bout des doigts cachés par sa chevelure d’oiseau qui doivent toucher ses oreilles, les coudes sur la table, la joue retroussée et l’œil rempli de reflets qui s’ennuie (ça se devine). Maintenant je suis sûr : elles s’en vont dans des claquements plastiques qui s’harmonisent sur le bitume de la route.

D’autres sont arrivés. Le grand-père m’a regardé, cerné par l’âge, avec cette peau sur laquelle viennent habiter des ombres, et qui fait comme un balcon qui prouve que les yeux sont bien les fenêtres de quelque chose, si jolies, joli carreau bleu sans poussière, qui sourit naturellement en me regardant de temps en temps et en regardant son petit-fils les genoux sur le plastique moderne de la chaise qui babille (parce que je n’arrive pas à comprendre ce qu’ils se disent), s’adressant à sa maman qui le regarde avec les mêmes yeux que le vieil homme, la chemise imprimée de fleurs, blanche et rose, aussi maigre que papy. Mais ils finissent par s’en aller aussi. D’autres.

Les entrées et les sorties sont rares, et pourtant je touche quelque chose de mon bonheur, les doigts sur mon petit clavier noir, l’œil qui vient voir un peu de ce qu’on a écrit sur la façade du bar dans des bulles comme une bande dessinée que je dois être le seul à lire : lo sapevi che puoi mangiare qui la nostra pasta fresca? C’est la vache qui demande, et le mouton, que je vois à moitié à cause de la table, lui répond cette phrase tout aussi italienne : NO… ma dai, allora assagiamola! Et plus loin une pancarte chante à la craie un apéritif possible avec la promesse de spécialités florentines, alors que les tables du dehors sont presque toutes vides, qu’une mamie, qui a pris la place en face du grand-père qui est parti depuis un quart d’heure, me tourne son dos noir, chaussée de ces sandales couleur de vieille cire montée sur de petits talons, le sac à main toujours sur l’épaule, le crâne avec sa permanante bouclée qui résiste très bien au vent avec un petit trou plus rose que l’âge laissé apparaître au milieu des boucles, qui attend, elle aussi les mains aux joues, le pantalon à motifs très légers, alors qu’elle se lève avec une facilité qui m’étonne pour rapporter sa tasse de café vide. Mais son téléphone sonne et je la vois partir elle aussi. Le cendrier inutile est resté sur sa table. D’autres.

Tee-shirt blanc sur lequel trône un cœur que les machines successives se sont efforcées d’effacer. Masque chirurgical moitié de visage. Mamie avec elle. Dernière elles, des hommes ni veux ni jeunes, lunettes de soleil aux reflets couleur de vin rouge et lourd, avec beaucoup de noir, épais, secrets, qui cachent une formule ancestrale, un mélange savant de plusieurs cépages de qualité différentes, et qui protège encore une fois l’âme plus que les yeux. Voici les premières assiettes. J’entends d’ailleurs les premiers bruits de vaisselle à l’intérieur du bar, alors que la serveuse vêtue tout en noir sert des verres en avance sur une table vide. Je crois qu’ici les gens réservent leur place pour être sûrs. Je rentre à l’hôtel.

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