Tenerife : la vie paisible entre le volcan et l’océan

L’océan. Lui seul semble vif ici. Lui seul, dans la régularité magique que lui impose une lune cachée par un ciel presque complètement bleu, semble soumis encore quelque peu au hasard. Le hasard d’un rouleau aux hanches plus lourdes que le précédent. D’une écume plus blanche, qui dessine pour un instant trop bref une cicatrice qui vient mourir, vidée de bulles, sur un sable au couleur des entrailles de la terre.

Pour le reste. Des voix, enfantines pour la plupart, heureuses pour un peu d’eau ; heureuses, de ces deux garçons qu’on dirait presque jumeaux avec leur petite planche de bois, qui viennent s’essayer au surf au moment si plat où l’écume n’est déjà plus vivante, et qui s’effondrent, de tout leur corps et de toute leur figure, après quelques mètres de glissade magnifique sur une eau presque invisible, là où le sable travaille à tout rendre gluant, et s’en redressent presque dans un même mouvement, pour recommencer, encore et encore, sans ciller ni souffrir ; des voix portées par des langues que je ne comprends pas. Peu importe.

Voilà : ce qui compte, c’est l’immense silence général qui plane au-dessus des serviettes. C’est l’attente, l’obéissance au soleil qu’on vient supplier, conscient qu’on est d’être presque mi-novembre. C’est pour lui qu’on est là, pour le pinceau tiède ou chaud selon les jours qu’il promène sur nos peaux. Pour sa promesse de ne jamais nous laisser, mystérieusement aidé par la montagne aux flancs presque aussi lisses que du verre sur lesquels viennent se perdre ou se blottir les nuages. Mais non ; la tristesse me fait mentir ; même ici, au sud de Tenerife ou l’aridité est tellement naturelle et là depuis longtemps que je n’ai pas vu une fourmi se promener sur les fleurs des arbres, la vie se dessine malgré le vêtement imprimé du tourisme. Les gens sont les mêmes qu’ailleurs ; la crème solaire et leur bronzage ne changera rien ; ils vivent toujours ; ils sont toujours.

Pour un moment d’ailleurs, sur la chair morte et éparpillée du volcan roi, entouré du bruit rassurant et cardiaque des vagues, par l’heure qui descend lentement encore, nous voici parfaitement à nous-mêmes, pour nous-mêmes. La musique qui coupe la pensée se fait plus rare au fond des oreilles endormies ; le regard se porte plus facilement vers l’autre, et passe avec moins de gêne de corps en corps, de loin en loin ; parfois même il ne fixe que la mer et tous ceux qui se baignent. Parfois même il ose se retourner, pour rire un peu au sujet des nuages qui ne font peur à personne, et qui viennent poser leur longs draps d’ombre sur ce qui fait toute la beauté de cette île : ses volcans. J’ai entendu dire qu’autrefois ils étaient plus de deux cent à façonner la terre ; à offrir ce qui reste bien souvent secret partout dans le monde, sage, invisible, inutile, d’une beauté sans personne pour la voir, du basalte, du quartz, des je-ne-sais-quoi merveilleux ; des odeurs affreuses d’œufs émanant de fumerolles dans lesquelles pour certaines on peut carrément y mettre la main ; du souffre ; du sang, presque vivant, brûlant, dont on voit encore les traces parfois, comme si les montagnes pouvaient saigner du nez, et qui s’est figé longtemps, longtemps après pour dessiner des formes et des couleurs si belles, si accordées les unes aux autres… c’est si beau.

Vous verriez ces formes sèches et monstrueuses se dresser sous l’écume épaisse et ramollie des nuages qui s’étirent, comme des mains ; vous verriez la couleur du soleil, se mêler, le temps qui lui faut pour traverser l’horizon, à la vapeur humide de la mer et du ciel pour venir colorer si particulièrement ces mains de pierre que le moindre brin d’herbe sèche vient vernir et comme couvrir d’une mousse factice. Le mélange est étonnant ; il fait une lumière comme je me l’imagine peut-être trop naïvement dans la jungle ; et cette espèce d’humidité faite de mer, de mousse, de pierre et de soleil pousse naturellement le regard à buter contre la rigidité encore éclatante des immeubles ; je suis saisi. Sûrement l’air marin du soir vient me jouer un petit tour. Car manque ici tout de même quelque chose qui donne encore davantage de valeur à tout ce travail millénaire : je ne vois que très peu de constructions humaines faites du sang local.

Paysage aux pieds du Teide

Maintenant voyons ce que donnent les bars. J’ai un peu froid. Les gens ont l’air contents, comme toujours ici, de la température. Tee-shirt ou maillot de bain. Bidons bronzés. Mes voisins n’ont rien dit depuis qu’ils sont arrivés, jusqu’à ce que le petit train (tiens je me demande quel tour il doit bien faire par ici, et qu’il y a-t-il qui mérite son passage) klaxonne au son d’une clochette universelle, ce qui leur a ouvert un peu la bouche, pour un sourire d’abord, et puis pour un tout petit commentaire qui n’a pas tout à fait effacé leur sourire, et que j’ai à peine entendu. De toute façon (17 heures presque 15), les voilà qui mangent des burgers.

Je les laisse de l’œil, moins intéressé par la forme à peu près universelle que doit prendre leurs lèvres que poussent des mâchoires à l’œuvre que par la rue, les nuages que la montagne n’a pas réussi à contenir à moins qu’ils ne soient venus curieusement du sud-est et qui distribuent une lumière un peu grumeleuse, un peu grège, un peu gonfle, riche en gorge, avec davantage d’écru pour les façades blanches et neuves, un sol plus gris, des gravillons sur le grand trottoir pour la promenade éternelle entre les boutiques qui prennent une teinte plus forte dans les blancs et plus sombre au contraire pour le bitume dont ils doivent être faits en partie ; une lumière qui change à chaque fois que le soleil revient, mais qui garde cet air d’après-la-pluie que j’aime tant, et qui mélange secrètement le terne avec l’éclat, qui rend étrangement les palmes des arbres sales et poussiéreuses – et pourtant qui portent en elles, et davantage pour les plus jeunes, la trace tendre du matin, surtout si les troncs ont cette couleur crème sur lesquels semblent plantée artificiellement la tige émeraude du palmier, et qui créent un contraste assez ferme pour que l’œil s’y accroche un peu, – secouées par un vent qui n’en est pas vraiment un, mais plus un jeu tacite entre quelques températures qui se disputent au sujet de leurs différences, celles de la mer, celles de la terre, et qui passe sur le toit des maisons qui semblent mortes parce que justement l’âge et la vie ne les ont pas encore épaissies, qui semblent vides, parce que les gens qui pourraient rester paresseusement à leurs fenêtres n’en n’ont pas le temps, n’habitent sûrement pas là, ou pas assez longtemps, etc.

Quelques marques. Quelques enseignes. Je ne comprends pas grand-chose à la mousse générale des chuchotements autour de moi, mais les gorges sont calmes et paisibles. Ils ont tous ou presque un certain âge, la chair marquée, masquée par l’éternel soleil d’ici, un œil souvent bleu, un visage qui se ressemble un peu ; les bières diminuent à mesure que leurs histoires avancent, ou que leurs regards se perdent contre leur gré contre de grands écrans qui trônent et qui m’étonnent et qui donnent en gros les menus, les choses à boire, wines, rums, vodka avec les prix, ou bien plus simplement qui retranscrivent les moments forts du sport de la journée ou de la semaine je ne sais, ou des publicités auquelles je ne comprends complètement rien.

Parfois je les entends rire franchement ; je les sens libres, légers comme l’air d’ici (qui ressemble à l’air frais qu’on trouve sur les côtes méditerranéennes), heureux même au fond des mots qu’ils ne disent pas, même si leurs fronts se froissent tout d’un coup parce qu’une image, un mot écrit sur l’un des grands écrans les a saisi plus qu’un autre je ne sais, comme si tout d’un coup leur peau reprenait l’âge qu’elle aurait dans leur grande capitale, située sûrement beaucoup plus au nord d’ici, avec le froid et la pluie et les rues glissantes et le monde le pas vif parce que le temps passe. Oui, je suis frappé par leur liberté, leur nonchalance qui n’a rien de vulgaire et qu’on retrouve parfois en bord de mer, quand la musique est trop forte ou trop bête aux oreilles ; frappé, parce qu’ils ne se connaissent peut-être pas tous, et pourtant ils me laissent l’impression de se retrouver souvent ensemble et d’en être contents et rassurés.

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