Par un bel après-midi

Il m’a vu sourire. Il a compris. « Vous voulez une tasse neuve ? » Il s’était rapproché de ma table, il avait pris ma tasse pour la déposer prestement sous la machine magique. C’est une économie familière que je n’avais encore jamais vu et qui m’a fait plaisir.

Je suis partagé entre l’intérieur et l’extérieur. Dehors, derrière la vitre propre, une femme est partie laissant la couleur orange qui traîne au fond de son verre s’éteindre toujours un peu plus à mesure que la rue descend vers cette fin d’après-midi d’hiver ; alors, à part la rue elle-même, la grande tache blanche en face sur la façade que dessine un morceau de soleil encore là, un homme qui court, un vélo dont je ne vois que le pantalon brique et les mains plus claires, un autre qui regagne son véhicule mal garé en courant, rien ne vient trop maintenir mon œil. Tandis que dedans les bruits sont à la fête, les verres que le tenancier lave régulièrement, les cuillères qu’il fait tomber, les questions qu’il pose à l’assemblée sur le match de rugby en train de se faire pour pouvoir continuer son travail tout en suivant ce qui se trame sur la pelouse découpée parfois par de grands panneaux virtuels où sont écrites des marques, le torchon blanc oublié un moment sur l’épaule, son épouse sans doute, le cheveu court, toute en bleu qui va et vient entre dehors que je ne vois pas et que je devine et le comptoir propre n’eût été les quelques restes du monsieur de tout à l’heure, dont tout dans la posture me disait que l’habitude lui avait très justement donné le droit de se sentir chez lui ici, dans ce bar agréable, et je me souviens me creuser la tête pour relier entre eux la couleur de l’argile avec celle de son visage, tout simplement parce que la vie au grand air imprime sur ses habitués des teintes roses un peu sombres, bien plus que ne le ferait une bière tout aussi habituelle, alors que buvant tranquillement son verre il s’était justement fait gronder par l’épouse (« Tu fais pas ça ! Tu fais pas ça ! ») pour avoir mis la main sur un morceau de pain abandonné dans une assiette pas tout à fait finie par un autre client que je ne verrai sans doute jamais, mais peu importe.

Je suis le match en écoutant les cris des uns et des autres, comme je regarderais quelqu’un à travers le regard que lui porterait son voisin ou sa voisine, connu ou pas d’elle ou de lui, peu importe. Je vois quand même, quand je lève le nez, quelques morceaux du grand écran dont la couleur doit bien correspondre à celle d’une espèce de chenille dont je ne trouverai jamais le nom, quelques jambes avec de grandes chaussettes blanches et des maillots bleus, de nouveaux voisins sur ma gauche qui s’apprêtent à jouer aux dés je crois, qui parlent en tout cas de jeux de société. Elle a pris un grand verre de vin chaud qui va bien avec son joli pull couleur de sous-bois au cœur de l’automne qui s’avance (« C’est pour moi ! » répondra-t-elle au barman), et maintenant je l’entends rire avec les deux garçons qui sont avec elle – ils sont trop près de moi pour que j’ose les regarder trop longtemps ; je les écoute rire de bon cœur, se rappeler les scores, dans leur coin, pas du tout intéressés par le sport. Les autres, sur ma droite, au fond, sont aussi à leurs joies, mais ils me tournent le dos et je ne peux pas admirer les sourires ou la franchise de leurs grands rires et leurs mains qui se jettent parfois au plafond quand un joueur marque un essai.

Les dés vibrent sur le carré rouge de la table ou retournent entre la main et le fond sonore du gobelet, les lèvres sourient, se disent quelques mots simples et efficaces qui participent à la bonté de ce bel après-midi, il y a même quelques livres laissés là pour la décoration générale un peu vieillie volontairement au-dessus de porte-manteaux vides et que personne n’utilise sans doute jamais. Le match est fini à moins que ce soit la pub, et les spectateurs se sont levés.

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