rouge, rose et bleu

« Demi ou pinte ? »

Ses gestes viennent habiller son verbe avant même que le couple n’ait le temps de répondre. Sûre d’elle, peut-être même sans y penser une seule seconde, je la vois de ses deux index dessiner deux quantités universelles. Elle reviendra avec deux pintes rouges. En tout cas, c’est comme cela qu’elle les appelle.

Elle est jolie et sage, cette place qui n’en est pas vraiment une, entre la RUE DES FORCES et la RUE GENTIL, fermée à peu près par l’abside de l’église Saint-Nizier. Les gens autour de moi sont arrivés peu à peu, et je m’efforce de rentrer le ventre en écrivant, le nez qui prend l’air de rien la température, l’œil qui glisse sur les visages toujours l’air de se perdre, qui freine un peu quand il rencontre des yeux, l’oreille qui s’émerveille du vent dans les feuilles dures et sèches des petits palmiers plantés pour la décoration, mais qui donnent d’où je suis un petit semblant d’Orient à l’église et son calcaire qui obéit à la lumière par cette tonalité rosée que j’ai vu tant de fois – comme une réponse inévitable, ce mariage que j’aime tant entre la pierre et le soleil, et qui me rappelle ce rose si puissant que prend la roche le long de la Gineste entre Marseille et Cassis et qui fait croire à l’œil qui se trompe volontiers qu’il contemple des pans immenses de sel rosés. Il vous serait venu l’appétit rien qu’en marchant.

Les gens. Je les ai carrément oubliés du regard. Les lunettes de soleil pour certains. Les doigts sur l’oreille pour d’autres, comme une réaction quand on pense trop ou qu’on est concentré sur son copain d’en face ; les lèvres qui dessinent la verticalité blanche des dents, les paroles heureuses de se revoir qu’on ne voit pas et qui volent un peu dans l’air frais qu’offre l’ombre ; les doigts derrière la tête sur des cheveux propres et beaux, les aisselles comme du calcaire bien entretenu, les jambes négligentes et tranquilles et les arcs que dessine un corps assis sur une chaise, alors que les doigts se souviennent de temps en temps de réajuster son chemisier aussi léger que le vent qui court sur les façades. Le regard qui monte quand la pensée s’écarte du quotidien, avec les mains qui suivent d’autant parfois, les doigts serrés les uns contre les autres, et le ciel muet qui n’a pas changé ou très peu de la journée, encore plus haut, bien plus qu’on ne pourrait croire d’ailleurs, collé comme un papier neutre, inatteignable, comme une pensée divine celle-là, aussi bleu que peut l’être une couleur préférée, aussi bleu, aussi pâle, aussi pur que pourrait nous l’offrir une grande ville comme celle-ci.

Les gens sont beaux d’être réunis, beaux dans leurs mots qu’il n’est même pas la peine d’écrire. D’ici peu, le soleil descendra trop pour que l’église reste rose.

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