La béatitude des temps

Orange. Pour la journée. Pour l’Arc et le Théâtre. Je suis assis tout en haut des gradins sous un gros morceau d’ombre. Au ciel des hirondelles bleues qui dessinent des arcs de cercle aux proportions connues d’elles seules, mais qui prennent tout leur sens quand on consent à laisser tomber le regard et qu’il s’arrête sur celui de l’orchestre. Je suis entouré partout d’analogies sublimes.

L’audioguide qui pendouille à mon cou me parle de Vitruve alors je me souviens : c’est dans l’analogie que s’enracine la proportion, et cette dernière porte en elle tout le reste. Que c’est beau. Que c’est beau. Ce mur de scène immense, qui vient s’enrichir un peu plus à chaque admiration. Qu’elles sont belles, qu’il est beau ce calcaire et toutes ces pierres énormes, si bien disposées les unes sur les autres, familières millénaires les unes aux autres, heureuses des voix de ceux qui travaillent à remonter la scène à coups de planches de bois et de vis et qui plaisantent et qui crient, d’un bout à l’autre de l’espace, du haut des gradins gris qui n’ont rien d’antique quand ils installent des projecteurs noirs jusqu’aux premiers blocs de pierres énormes du mur, en bas, que j’écoute un moment leurs plaisanteries, que me plaisent leur façon de parler la langue, de se connaître, de se titiller en travaillant, de se demander conseil, d’oublier le soleil avec ou sans tee-shirt à se lancer des câbles, la peau déjà calcaire depuis plusieurs mois peut-être !

Les gradins se couvrent peu à peu de têtes nues et de chapeaux. Un acteur togé d’écru et de franges pourpre sombre fait jouer des enfants ravis sous l’œil amoureux des parents, leur proposant d’enfiler de grands masques de comédie grecque en caoutchouc couleur d’argile et de leur faire dire quelques phrases heureuses qui résonnent au milieu des cigales au travail.
Que c’est beau. L’ocre de la pierre rejoint parfois le rose des robes. Il faudrait que j’écoute davantage l’audioguide qui traîne sur mon ventre, mais l’œil est aspiré plus qu’il ne se promène par les interstices écrasés par l’âge et la pluie depuis des siècles des grands appareils, quand il ne s’amuse pas du contraste avec la roche brutale de la colline qu’on aperçoit dans les Déambulatoires.

Mur en grand appareil du Théâtre, dans les Déambulatoires, derrière les gradins.

Que c’est beau, même tout autour, même derrière, que c’est beau, même sans avoir parfaitement appris sa leçon ! Le Postscænum magnifiquement conservé, les arches pleines qu’on devine au deuxième étage et qui devaient servir d’assise à du marbre bien blanc et poli pour la joie des mélanges ; que c’est beau de pouvoir s’assoir sur la terrasse d’un bar au milieu des gens et de pouvoir garder un œil sur cette merveille, d’avoir les voix, d’avoir vos voix et vos regards, d’accepter le soleil qui s’immisce entre les platanes comme un règne universel dans un règne provençal, d’écouter avec les yeux, de souffrir un peu d’une chaleur qu’on oublie et qui colle entre le biceps qu’on a petit et l’avant-bras qu’on a pareil, d’aimer les postures autour de soi, les doigts qui parlent tout seuls, les feuilles courir sur le dallage moderne et propre qui doit être balayé souvent quand l’aube se tait encore, d’avoir même le droit à un petit train pour touristes vide, de l’écouter dépenser son moteur pour rien avec la statue impériale dessinée sur son flanc, de le voir faire demi-tour avec son gyrophare inutile en plein jour et d’écouter, sans trop subir, la musique sortir de la brasserie !

Maintenant je flâne dans les rues du vieil Orange, avec autant de nonchalance que les fleurs qui tombent des arbres de la PLACE Lucien LAROYENNE. Peut-être davantage, d’ailleurs, car je les entends comme s’il neigeait en pleine canicule julienne ; elles sont poussées par à-coups par des bourrasques de vent chaud ; la place est vide comme une vieille mélancolie qui remonte, les fleurs me viennent sur les mains tandis que j’écris et leur parfum dessine ses courbes dans l’espace entre les façades peintes pour certaines. C’est la RUE DES SEPT CANTONS, les fleurs un peu trop rouges pour la saison qui préfère le pastel plantées par la ville qui n’en aurait même pas besoin à mon avis, le 25 de la RUE DE LA RÉPUBLIQUE, le petit cours d’eau qui j’espère m’apportera un peu de frais, le lierre sur les troncs des platanes rois taché par la poussière des travaux qu’ils font en ce moment dans le BOULEVARD EDOUARD DALADIER.

Et puis, quand on se décide pour la RUE DU TILLET, alors qu’on savoure sa tranquillité et ses façades fermées et complètement silencieuses, on se rend compte que le temps peut ralentir encore au moment où le regard vient épouser la courbe de velours de l’abside de cette église qui longe la RUE DU RENOYER, avec cette pierre oxydée qu’on peut croire découpée au fond d’une mine plutôt que sur les flancs généreux d’une carrière, comme celles qu’on trouve dans les Monts d’Or, et qui de près prend cet aspect de granita qui donne si soif un peu granuleux, un peu cristallin…

Alors, dans les presque quinze heures qui feront peut-être sonner Notre-Dame de Nazareth en travaux pour longtemps encore, je viens m’assoir entre la RUE de la PISE et la RUE NOTRE DAME (sans trait d’union entre les deux mots), buvant un café bien serré et bien noir, distrait des oreilles par la tenancière qui parle piscine hors-sol ou pas avec un copain la voix aussi tendre que l’abside de tout à l’heure, tandis que quinze heures sonnent vraiment. Les habitués des lieux s’interpellent, s’invitent à s’assoir à une table, ils ont le temps, même si le soleil les accable d’une grande marque gris sombre sur leur dos qu’ils ne peuvent pas voir de toute façon.

Je suis allé faire un petit tour au musée. Vu quelques masques, dont un masque acrotère de cyclope, avec sa chevelure un peu effrayante, la jolie frise de centaures sages qui trônait au-dessus de la porte principale du grand mur qui ferme la scène du théâtre et qui rappelle, vu la sérénité sur les visages, lui portant en pasteur sa petite brebis avec sa petite oreille rabattue tout en tendresse, l’autre avec une gerbe de céréales sur l’épaule, l’autre encore s’en retournant de la chasse sans doute avec son lapin tenu par les pattes de dernière, la félicité du temps présent, l’abondance, et puis plus loin une statue de sphinge avec toutes ses mamelles, et le cadastre antique, et puis les objets en verre trouvés dans une tombe qui témoignent d’une merveilleuse maîtrise, datant du 1er siècle avant Jésus-Christ.

Je suis assis maintenant devant l’Arc de triomphe. D’une pierre ocre certainement plus claire que celle du Théâtre, tout aussi bien conservé, il attend que l’on passe sous ses arches magnifiquement décorées de caissons faits dans ce calcaire qui me donne envie de prendre une glace. Alors je baisse un peu les yeux et je vois cette abeille faire semblant de lutter contre une petite brise bienveillante parmi les fleurs de trèfle. Il n’y a personne que des voitures qui font le tour du rond-point comme une grande horloge de bitume brûlant, alors je me rends compte que je fais partie de la frise moi aussi.

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