Pourvu qu’on aime

Boulevard Chave. Elle gratte, les lèvres serrées concentrées sur les chiffres, la pièce certaine de son travail, plus efficace que la chance qui diminue à mesure que se dévoile la succession des nombres. Un soleil mou traîne entre les arbres. Le boulevard ne dit presque rien à cette heure hormis quelques passants que le milieu de l’été semble déboussoler. Les gens fument en silence, assis en terrasse sous le temps qui passe. Ma voisine multiplie les entrées et les sorties, grattant encore, recommençant, changeant de jeu, les ramenant par piles trop larges pour ses mains, la pièce de deux euros posée sur la table qu’elle ne prend même pas la peine d’emporter avec elle le temps de revenir s’assoir. Je la regarde, presque fasciné, passer la chance à tabac, torturant des chiffres qui résistent presque toujours et qui se taisent toujours, les jambes croisées la droite sur la gauche, le pied droit oublié qui dessine de petits cercles pour lui seul. Je la croirais presque dans un rêve, somnambulant entre le tabac et les tables au ventre rouge de la terrasse, automatique, qu’elle fume ou qu’elle reprenne sa pièce, jusqu’à ce que quelqu’un l’appelle au téléphone et qu’elle finisse par s’en aller.

Un vieux monsieur marcélisé passe devant moi avec lenteur et va s’assoir un peu plus loin. Deux jeunes filles s’installent et commandent. « Chef ? Chef ! » Mon voisin apostrophe le garçon affairé qui vaque entre les tables. Ils se connaissent et la phrase est joyeuse. Café verre d’eau. Les tables finissent par se remplir peu à peu de mots ou d’attente ; à 16 heures bientôt il est trop tard et trop tôt, comme ces 15 heures terribles dont Sartre a parlé autrefois. Et pourtant tout a la même valeur, même si j’ai mes préférences pour l’aube, pour le jour qui s’ouvre et qui s’étire, tout s’attrape et se savoure de la même façon, tout a du sens pourvu qu’on veuille, pourvu qu’on aime. Qu’on reste là l’été, qu’on aille en Corse, qu’on écoute un professionnel du commentaire suivre une course hippique sur son téléphone à parcourir des yeux des tickets dans ses mains ou qu’on soit attentif aux mots de son voisin.

Pourvu qu’on aime. Un homme sort du bar et son copain assis devant l’attrape de la voix. « Ça y est, tu as fait ton jeu ? ». Il a joué, il a perdu, il rit de bon cœur et l’autre aussi. Il me tourne le dos, je n’entends plus rien de ce qu’ils disent. Peut-être que le perdant commente sa partie, le dos de la main sur la hanche, chemise carrelée et bermuda, et l’autre l’écoute la langue autonome sur les lèvres, l’œil qui voit plus loin, vers la rue et vers moi, la main juste au-dessus d’un tee-shirt tendu comme une voile par le vent d’un ventre serein. J’aime cette petite magie qui s’opère toujours d’être assis dehors, l’oreille attentive à ces conversations universelles et singulières, l’argent qui vient aux bouches et sur les lèvres et qui repart quand on parle d’amour, les tristesses, la souffrance d’être seul, les séparations qu’on raconte pour les oublier ou pour mettre un peu du baume des mots sur la blessure, et le chef d’orchestre vêtu d’un tee-shirt qui plébiscite en gros son lieu de travail qui va et qui vient parmi tout ce monde, et qui distribue ses cafés et ses pressions selon les goûts de chacun.

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