La PLACE Pierre ROUX semble coupée en deux par les espèces d’arbres qui suivent son tracé : d’un côté (où je suis) les platanes, le corps boursouflé qui craquèle et dont les couches d’écorce naissent et meurent, anthracite pour celles du dessus, fumée, grège ou gris perle pour celles du dessous, comme une belle œuvre peinte ; de l’autre les micocouliers dont le gros feuillage loin de moi me semble indéfinissable à cause de ce mélange d’ombre et de soleil.
Autour de moi les gens déjeunent ou terminent de le faire. Ils sont heureux. Ça se sent dans leurs phrases jetées. Ça se sent dans ces dialogues entre le service et la clientèle. Ça se sent dans cette fausse proximité entre le ton colérique et le ton de la joie. « Amigo ! » Il lève son verre au-dessus de la tête du client assis. « Au 18 ! » Je l’écoute en souriant de l’avoir déjà vu la dernière fois que j’étais venu ici. Il me regarde et me sourit. C’est le patron. Son pied maintenant sur la chaise laissée vide à côté du client venu seul – ce dernier la main droite derrière la tête à se passer doucement les doigts sur le beau gris (bleu charrette à dire vrai) des cheveux – parfois le rose du crâne s’aperçoit, mais sans briser l’harmonie capillaire – et je suis là, l’oreille aussi heureuse que tendue, face à la vie, face à ma table sur laquelle le soleil dessine des taches que le feuillage immense du platane au-dessus de ma tête vient pousser doucement et remettre à leur place juste après, face aux gens qui passent sans s’arrêter entre les tables, face aux devantures de la place à l’écriture ancienne et au-dessus les façades les fenêtres et leurs reflets qui remuent plus lentement encore toujours à cause du vent. Il y a ces clients un peu plus jeunes que ces immeubles la casquette au crâne, la main qui se lève doucement quand il faut insister sur un mot ou sur un autre, le ballon devant soi déjà vide ; il y a la fille du patron comme une abeille sérieuse, à servir les uns ou à défaire la vaisselle des partis ; et quand mon œil se laisse happer par l’entrée, je vois le patron en personne assis le verbe aussi fort que son client à parler de je ne sais quoi, l’accent d’ici qui déborde de partout pour l’un comme pour l’autre, la basket qui frétille ou qui se tait un moment sur les barreaux du tabouret.
J’ai un bout de soleil qui me tombe sur le visage maintenant ; j’écoute le vent pousser lentement, à coups de bourrasques molles, les minutes et les heures ; je confonds ma vie avec celle de la place, avec tous ces gens autour, qui se croisent et qui s’aiment ; je confonds par plaisir l’écorce du platane tombée au sol et le plumage d’une tourterelle. « Passez une bonne journée, hein ! À demain ! » La fille du patron s’en va, avec de quoi déjeuner dans les mains. Le patron sort tout d’un coup, tenant de la main gauche une cliente en canne et permanente courte qu’il raccompagne chez elle. Ils progressent doucement jusqu’au passage piétons. Je les vois encore, il a passé tendrement un bras épais autour du cou tourterelle de cette dame qui a dû naître ici sans doute, ou pas trop loin ; ils discutent un moment avec un employé de la métropole tout en fluo qu’ils connaissent tous les deux. Et je comprends la scène : une voiture s’arrête à leur niveau ; c’est la fille du patron elle-même que je croyais partie et qui attend que la mamie monte – petit carrosse blanc qui redémarre bientôt. Voilà comment le quartier se tisse ou ne se défait pas.
« Allez, à demain… peut-être. » Les gens viennent et vont et je m’en vais aussi. Je tombe nez à nez avec l’AVENUE DE TOULON – surpris et heureux de parfaire ma carte de la ville. Il y a cette ancienne ÉCOLE de FILLES qui ne doit plus l’être, un gros platane, abîmé et majestueux à la fois, le tronc comme l’argile du sculpteur qu’il n’a pas encore peinte ou qu’il ne peindra pas, la feuille mangée d’un parasite et la ramure qui tangue doucement de soleil et de vent ; il fait un temps à ne pas connaître la saison ; la ville me saisit la narine et l’oreille, doucement, je suis à elle tout comme elle m’appartient.
J’ai repris ma marche, tout en découverte, heureux d’ajouter des rues et des façades à ma mémoire, heureux du silence et du bruit, de la lumière un peu brute et du vent ; devant moi, après la route dont je ne connais pas le nom, s’élève un beau bougainvillier ; je le regarde manger, dans un temps qui est le sien, son voisin végétal dans un combat de couleurs – imaginez côte-à-côte un mélange de magenta (sous le soleil) et d’indigo (à l’ombre) qui vient dévorer doucement l’avocat tranquille d’un feuillage qui ne demandait sûrement rien à personne et vous aurez ce que je vois, moins l’odeur du bois peint d’une grande porte cochère qu’un gars est en train de poncer dans la rue perpendiculaire à la mienne et dont j’ignore aussi le nom et que le vent vient pousser jusqu’ici.