Je veux passer aux toilettes, mais la porte est fermée avec cette phrase collée dessus : DEMANDER LES CLES AU COMPTOIR. (Et une ligne plus bas) : SVP… – J’obtempère. « Excusez-moi, j’peux vous prendre les clefs s’il vous plaît ? » – Le garçon me montre quelque chose de la tête sur le comptoir à sa droite. « C’est la pelle orange ! » J’étais déjà venu ici, mais j’ai beau fouiller, je ne me souviens pas de cette histoire de pelle.
Dehors, quand je redresse le dos et la tête, j’ai un petit morceau du boulevard Chave dans l’encadré de la porte ouverte par laquelle le garçon le plateau sur la paume de la main droite (auquel il ne doit plus penser depuis longtemps) et les clients entrent et sortent.
À ma droite la machine à café rouge détone un peu en-dessous de l’ardoise noire remplie d’écritures blanc lunaire, des étagères cacao sur lesquelles sont alignées avec précision quelques rangées de verres la tête en bas, et que les reflets des lumières du plafond font briller par endroits. Devant moi des hommes d’un certain âge fraîchement arrivés viennent saluer les assis et leurs voix chaleureuses rebondissent un peu partout. « Explique-lui que je suis un voleur honnête… Ah tu as gagné, alors ? » Mais les numéros ne sont jamais les bons, le contraire se saurait. Les chevaux et les parieurs entretiennent des amours parallèles qui ne se rencontrent que rarement. Mais la course nous laisse toujours parler d’elle, avant comme après ; elle reste une occasion en or, peu importe ce qu’elle nous fait perdre, de parler aux autres. Voilà son vrai génie.
Un policier et une policière rentrent dans le bar en grande pompe, cette dernière esquissant même un petit pas de danse. « Ehh bonjoooouur ! » Elle commande un café en se frottant les mains sans s’arrêter pendant un long moment. Elle est contente : ses vacances sont bientôt là. L’antenne noire de son talkie-walkie lui touche presque la bouche – à moins que d’où je suis mon regard ne me trompe. Elle a maintenant le pied droit contre la longue barre argentée, elle aussi pleine des lumières qui lui viennent de partout ; sa main que je ne vois pas tient une boisson sur le comptoir tandis qu’elle discute bon train avec la patronne qui vaque, servant les clients qui défilent côté tabac et jeux.
Derrière moi : « Il a touché l’Euromillions mon frère ! Il y a 6 mois… – C’est beau ! – Et il les a bloqués jusqu’au premier janvier… C’est pour ça qu’on le voit pas. Il voyage en business et moi il m’a donné 5000 euros… Tu sais combien il a donné à ses enfants ? 10 millions… »
Devant moi, quand j’y reviens, c’est un homme, baskets et baise-en-ville noir qui brille, penché vers un autre qui l’écoute, le nez et les lunettes qui ne lâchent jamais vraiment un journal sur lequel il griffonne depuis que je suis là, lui donner sa liste de nombres. La conversation ne dure pas et le nouvel arrivé s’éclipse déjà sur le boulevard dans la direction de la Blancarde. « 9-4-13… » Maintenant c’est à l’assis de donner sa liste à ses amis en face de lui. Et il ajoute : « Un cheval c’est un cheval… »
Le garçon passe un chiffon dédié sur son comptoir, sans même lâcher une conversation avec la patronne que je ne saisis pas. Il m’a vu le regarder soudain. Il revient, soucoupe et tasse pleine d’un café que j’avais commandé, en me murmurant presque à l’oreille : « C’est pour moi, c’est pour l’attente… » Décontenancé, bercé par les voix et les lumières et ne m’étant aperçu de rien, je lui bredouille une onomatopée qui me reste en grande partie dans la bouche, jusqu’à réussir à lui clarifier mon désaccord par un « Mais non… » que je tiendrai tout à l’heure à respecter, comptant sur un défaut de sa mémoire.
« Messieurs, bonjour… Armand ne viendra pas aujourd’hui… » Je l’écoute échanger quelques phrases avec mes voisins, jusqu’à ce que le garçon lui lance, au fait sans aucun doute des habitudes de ce nouvel habitué (dont le short pelure d’oignon ou incarnat décontracté livre bataille en secret à son tee-shirt bleu roi) : « Un petit rosé ? » J’imagine que le garçon lui a lancé un bonjour en début de phrase, mais déconcentré que j’étais, je n’en suis plus sûr. L’homme s’est lancé maintenant dans une conversation presque à voix basse sur une émission de télé qui lui plaît beaucoup à entendre son ton. Ils finissent un peu après par en venir aux nombres rassembleurs, que je ne fais pas l’effort de retranscrire.
Le temps que son copain (chapeau sur la tête) s’éloigne, je me rends compte, l’œil sur la jolie couleur flave mêlée aux couleurs sombres qui s’aperçoivent par transparence au fond du petit ballon devant ses mains cannelle, qu’il n’a pas suivi la proposition du garçon. Et puisque le moment est aux constats, je laisse un peu mes yeux que j’espère discrets sur ses pieds bronzés qu’il a à même le carrelage, tandis que ses sandales patientent, jusqu’à ce qu’il les remette pour une raison que je ne m’explique d’ailleurs pas. « Arrête tes conneries ! C’est à 19 heures ce soir… regarde bien sur la 5… » Et son copain, sans que je comprenne le rapport : « Tu ne sais pas la rancune que j’ai… » Mais l’autre continue : « On dit qu’elle remonte à la vitesse d’un cheval au galop… arrêtons les conneries ! – Elle remonte, c’est vrai, à peu près à la vitesse d’un pas d’un homme… – Ils préviennent de l’heure de la marée, mais mon genre, ma fille, mon fils, y en a pas un qui a une montre… » Je les entends un moment se fixer sur le Mont Saint-Michel et sur la Normandie, puis finissent par partir. Mes premiers assis sont partis eux aussi.
Pour le café, le garçon n’oubliera pas, et refusera que je paye le second.