Croquis en morceaux

Le quartier de Saint Loup à Marseille, dans le 10ème arr. sous une averse en hiver
Saint Loup sous la pluie.
Le rose du parapluie ne pourrait pas servir d’échelle au ciel.


Pluie et ville. Toute humide. Toute mouillée. Ça ne durera pas. La pierre taillée des trottoirs prend ce teint rose. Un teint de petit matin sous un ciel poli comme le verre. Comme si la couleur de l’aube des jours de soleil s’y était encastrée pour de bon.

  
Ça ne durera pas. Ni le vent qui va venir d’ailleurs. Ils l’ont prévu pour demain. Le mistral qui viendra tout laver. La mer au port a cessé de remuer. Elle me regarde, vide ou vidée de pêcheurs depuis peu ou d’hier. Les loups attendront dans l’eau immense qui ont la peau d’un nuage gonflé d’orage. Une peau de route, terrestre et moderne. Ils attendront, encore rois pour un temps dans la mer. Ils attendront, gorgés de vie mouillée, avant de finir bien plus tard dans nos gorges ou celles de plus gros prédateurs encore.

 

J’ai vu cette femme. Elle hésite aux escaliers qui mènent du métro jusqu’à la Place Castellane. Elle hésite à les monter, freine sa marche, s’arrête et bifurque vers la boutique qui vend des viennoiseries. Faut dire que ça sent toujours bon quand on passe devant.

 

J’ai vu cet immeuble par la fenêtre du bus, vétuste, ocre et vert d’eau pour ses balcons de métal. J’ai vu cette jeune fille vêtue de noir, pianotant sur son téléphone, souriant à ses messages, pianotant toujours, la tête baissée comme moi, éclairée par le gris de la ville.

  

J’ai vu la lumière sombre et rouge de son rouge à lèvres sortir de son visage, sous ses cheveux reflétés. J’ai vu les toits en tuile, alors que la fille rangeait sa petite machine dans sa poche, souriant une dernière fois ; et j’ai vu les toits détonner sous la couleur des nuages.



J’ai vu les portes du bus se refermer doucement et l’horizon soudain, et les collines enfin se sont levées dans la brume.

  

J’ai vu le pont qui donne sur la Capelette m’assombrir un bref instant la lumière. J’ai vu l’écorce amoureuse et gorgée des platanes, avec leurs quelques feuilles couleur de soleil en papier qui me souriaient sur la place à ma gauche et dont j’ignore le nom.

  
J’ai vu l’arbre rouge du parc, comme une bouche peinte et végétale, avec son sourire impeccable et figé jusqu’à ce qu’on vienne lui couper les racines. J’ai vu l’hippodrome, vide de chevaux, vide de parieurs, coupé de leurs rires de dents blanches, tant celles des hommes que celles des bêtes, les mors, les mots forts, la fureur et la sueur, leurs clameurs et leurs cris.

 

Rien, juste quelques gradins immenses et vides au loin dans l’air humide.

 
J’ai senti un platane un peu malade, avec ce mal de dos qui m’atteint moi aussi ce matin, sûrement mangé de l’intérieur par ce champignon qui nous vient d’Amérique, alors que cent ans plus tôt elle défilait fière et victorieuse sous un jazz encore d’avant-garde, souriante, marcheuse et militaire.

  

J’ai vu un morceau de la ville. 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s