24 décembre marseillais

Seiches à l'étalage dans le Vieux-Port de Marseille. Pour certains pêcheurs, c'est la tenue de Noël qui s'ajoute à la lourde combinaison.
Seiches luisantes au premier plan, et plus loin, des bars et des loups bien frais vendus par des pêcheurs en tenue de Noël.

Pas de musique. Pas de musique. Les oreilles, pour les cris des gabians et des gens. Vieux-Port de Marseille, un 24 décembre. Vent d’Ouest. Pas froid, sec. « Allez, messieurs-dames, profitez, là.  » Grosses combis verdâtres. Nouvel arrivage. Tant mieux, parce qu’à 10 heures 27, tout est déjà presque parti. Au loin, vers le Cours Jean-Ballard, c’est la grosse enseigne rouge du restaurant chinois (Aux délices du Vieux Port), le soleil qui tape de biais sur les murs en face, la rue Breteuil qui grimpe bien au fond, les bus bleus et blancs, et une petite circulation d’hiver presque férié. Ici, quelques touristes, quelques téléphones sortis pour des photos, quelques gars qui traînent, le fils ou le petit fils du pêcheur qui me salue devant son étalage gris – soles, loups, peut-être bars, de grosses seiches l’œil humide qui me surveillent encore après leur mort avec un air de gros chien couché tout près de la cheminée et qui sont là, affalées dans leur piscine bleu Provence comme un cimetière de peste noire.

 « Allez les loups les rougets ! » (Une femme crie.) – « 10 euros 50. Non, 11 euros. Franchement le patron, si tu fâches le patron, après… » – Lui, c’était l’employé. Bonnet Père Noël. La femme (qui doit être l’épouse du patron) c’est complètement toute la tenue. Le haut du bonnet, blanc comme un ciel au soleil, ne remue pas. Elle a de grandes manches larges, elle se penche, l’employé aussi, à chaque fois qu’un chaland s’approche, les mains posées sur le bord du cimetière, les manches trempant, le fils qui fait gicler la lumière à coups de jets d’eau sur le sol, les touristes ou simples marseillais qui sortent du métro et réalisent l’attraction, le père qu’appelle sa fille pour qu’elle contemple, et le soleil gris, mes yeux vers le bas, du dallage encore neuf de l’esplanade.

Les nez des gens qui dépassent à peine de leurs casquettes. Les bonnets. Celui qui boit son café à essayer de vendre ses petits tableaux représentant le port, et plus à discuter avec un collègue. Un autre gars, joli chapeau noir, qui les rejoint. « … et la c’est devenu… C’est devenu une éponge.  » Il parle d’un type. Le chapeau est parti après les mains serrées. Ça respire le poisson quand le vent remonte vers le nord et ça sent les accents, les dents blanches comme les écailles des loups, les sacs au dos, les asiatiques, la photographe, la dent plus forte quand trois pêcheurs s’esclaffent (« Il fait trois mètres, il fait trois mètres », dira l’un, et ça fait rire tout le monde derrière le noir d’autant plus sombre des lunettes). C’est l’Henri-Jacques Espérandieu, bien connu de tous avec ses lignes bleues et sa belle robe blanche presque écru qui reflète la mosaïque grossière de la mer, alors qu’un caddy trône, curieusement jusqu’à ce que je comprenne qu’on veut rentrer sur les îles et qu’on a fait ses courses pour le mois entier peut-être. Oui, c’est l’embarcadère, des gens descendent maintenant et les chariots de courses roulent sur l’acier noir, les caniches reniflent, les mamies sachant quoi faire et où aller, la fille avec une glace tout à l’heure, cafés glacés pendant que le soleil caresse les nuques de ce couple qui regarde vers l’ouest, mais le portail s’est refermé et faut attendre.

 « Demandez-lui le nom de son restaurant, monsieur. C’est quoi le nom de ton restaurant ? » – à deux mètres de moi. Une femme, à un copain : « Alors, calamars ? » (Il a du faire oui de la tête.) L’autre, un pêcheur, à quelqu’un qu’il connaît, peut-être même à cette même femme : « Faut que je remette le bateau à l’eau, faut que je remette le bateau… » Bonheur de cou pour les patients. Ombres d’autant sur les géométries de ciment. Cette grosse gorge de ce bateau-là, bleue, avec ce liseré blanc cassé comme une bretelle horizontale, ça y est les gens s’embarquent et le caddy suit bon dernier avec son propriétaire barbu qui pousse la pente grise. Certains connaissent. On s’embrasse. C’est Noël au soleil. C’est Marseille.  « Les tickets, faut les acheter là-bas, comme d’habitude ? » Le gars, ne voyant plus personne sur la passerelle, se met à courir. Et l’employé de compagnie : « Tu peux les acheter ici, si tu veux… » Mains sur l’avant-bras. Bises. L’employé, toujours, alors que l’autre s’éloigne déjà vers le Cours Jean-Ballard : « C’est quoi, tu t’es fait mal ? » L’autre lui explique, mais sa voix s’éteint, il est pressé ; lui (un autre encore), c’est carrément le seau et les deux cannes à pêche, le bonnet noir et l’œil bronzé de ceux qui s’affrontent quelque soit la météo, le froid, le vent, la vie, le pêcheur qui va sûrement s’offrir une belle et entière journée de pêche demande à quelle heure part le dernier, tout ça sous un fond de petits cris, de freins de bus comme des cachalots blancs, le bateau donne de la corne enfin à 11 heures 08 et oblige son collègue trop bavard à courir vers lui, c’est les pneus qui jouent et couinent contre le dur du quai, la mouette au ciel bleu, le gars qui siffle, la roue blanche là-bas vers la Samaritaine, le reflet des gens sur les plaques de l’ombrière, et le marché de Noël que j’avais presque oublié, cette odeur forte de corps et d’intérieur de poiscaille fraîche, les treuils à l’avant des bateaux, le bus qui klaxonne doucement lui aussi, le chanteur qui s’est assis tout près de celui qui désespère un peu de vendre un seul tableau, les –

 « Les belles soles à 17 euros ! » Il m’a souri et tutoyé. « J’achète pas, je regarde. – Tu peux regarder, si tu veux. » D’autres s’approchent. « Allez, 17 euros, on s’en va ! » Le chanteur siffle avec certitude et sagesse. Son fils, tout minot à côté, essaye depuis plusieurs minutes de déplier son pupitre de fer, et quand enfin il réussit, le voilà qui fait danser doucement le métal noir, avec ses deux mains agrippées de chaque côté du porte-partitions au rythme des mains et de la voix du père.

Vue sur le Vieux-Port de Marseille, protégé par l'ombre de la grande roue. Au loin, en haut sur la droite, la Bonne Mère qui veille sur le ciel bleu.

Le vent souffle bien sur la lumière maintenant.

Une dame s’adresse à son chien qui se gratte l’oreille. Poussettes. Enfant sur les épaules. Je continue vers le marché de Noël entouré de barrières pour dissuader les assassins. On tâte à l’entrée, et le chaland lève les bras, docile face à deux gars de la sécurité, pour quelques babioles, des épices, des savons colorés estampillés d’ici ou le corse qui fait de fabuleux sandwichs que j’ai déjà goûté y a un mois environ. Les gens se découpent en rectangles de métal gris clair. La jupe verte. Je leur tourne le dos le coccyx posé sur un bloc de béton contre la menace terroriste, alors que le petit manège avec ses rennes et son traîneau grince en tournant, filant en boucle et les enfants saluent leurs parents de la main, d’autres attendent leur tour contre les barrières de bois clair, et la grande roue patiente comme une grande araignée blanche. C’est nous les mouches qui voulons nous en mettre plein la vue, et vraiment ça doit être joli de rejoindre le ciel là-haut, surplombant les immeubles bien rangés du port et toute la rade bleue.

Grande roue sur le Vieux-Port à Marseille.

La grande roue comme une grande araignée blanche…

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