Vous êtes d’autant plus beaux

C’est parti.

 « Tenez. Vous avez oublié le journal ! Un café madame ?  »

Que j’aime jouer aux transcripteurs. Écrire quand vous dîtes. Vous regarder vous regarder, dans l’insolence brûlante du soleil de février, assis à la terrasse d’un café bien connu sur la Corniche. Marseille. Vos lunettes. Vos visages. Vous êtes d’autant plus beaux que je crois vous connaître. Vos manteaux déjà retirés. Vos traits qui se tendent comme des voilures qui brunissent dans le secret d’une alchimie muette. Les mains, l’une sur le verre resplendissant, et l’autre les doigts sur la paille ou sur la clope blanche. L’air sérieux, le visage à la fois fermé et ouvert, soit qu’il se concentre sur la voix de l’autre, presque grimaçant, soit qu’il dise de la lèvre. « Hello ! Comment vas-tu ? » Les bouches sur les joues. Ça me rassure. Je vous aime d’autant. J’éternue, logique.

L’ouvrier en gilet fluorescent, casqué d’orange, son collègue, la brouette qui traîne, le petit train qui continue malgré les travaux. Circuit Panoramique Notre Dame de la Garde. Bleu, blanc, classique. Bus orange. HOP ON. En-dessous : MARSEILLE O (le reste est caché par une publicité pour un opéra tiré de la célèbre pièce de Pagnol). Les ombres grises. La gueule de chien couché de l’île Maïre baignant dans sa brume huileuse et blanche, avec ce trait qui blesse la pupille, à la limite visible de la mer qui ne dit rien que quelques couleurs simples et clichées, victime d’un vent absent et d’un temps magnifique.

Ados du Roucas. « J’me suis renversé le truc à 4 euros… » (Pour sa défense, rares sont les tables en terrasse qui ne soient pas bancales.) Il rit. Chacun raconte sa vie. Je sens d’ici le parfum lourd collé sur la fourrure en faux vison. Elle tient son Iphone, les mains sur son sac noir, lui-même calé sur son pantalon noir. Fourrure brune. Œil brun, plissé, face au goudron de la route, le visage qui suit l’un puis l’autre des garçons qui l’accompagnent. Le vent se lève, et devient tout d’un coup un petit prétexte pour se passer la main dans les cheveux, avec toutes les pensées sur soi qui vont avec, les souvenirs des jours où ça n’allait pas, où nous nous trouvions imprésentables.

Tout le monde se connaît. « Je te dois pas des thunes, toi ? » Non mais. Février se promène encore dans l’air. « Bah voilà, bah voilà ! Franchement, avril ça m’arrange beaucoup plus que maintenant… Faut que j’envoie des thunes à…  Faut que j’envoie des thunes à la cousine de B… » Il se met à raconter. La fille en face l’écoute, le cheveu vénitien. Il continue. Je perds des morceaux, ne me reste que le vague de sa voix, et quelques traces plus claires. « Elle descend de la bagnole, et je lui dis : “Ça me fait plaisir de te voir”. Et elle : “J’aimerais bien t’en dire autant mais ce n’est pas le cas…” » Le gars raconte. Il se met en scène avec cette fille à qui on doit, à qui il doit sans doute, du pognon. « “Je lui ai prêté, et j’ai pas de nouvelles…” » C’est 15 000 euros qui traînent. Même entre les copains, ça peut vous crisper un peu l’amitié. Je change. La bière comme une ruche, la mousse comme de la cire. J’ai changé de table. On a prévu d’aller au ski la semaine prochaine. Puis ça se tait. Ne reste que le reflet de la circulation au fond des lunettes bleues. « Ah non c’est la Saint-Valentin, on va nous prendre pour des pédés !… » Je saute. À côté, des gestes vers la mer. Rien de tel que les mains qu’on envoie en parlant vers la mer. Ça vous ouvre le discours. Ça l’assied sur la surface millénaire. Les doigts sur les lèvres. Silence. Rires ailleurs.

Le 73 remonte, souffle, peine un peu vers le Roucas, reprend sous les palmiers verdâtres et bruns ; la position des pieds en dit long, les jambes qu’on laisse ou qu’on étend franchement sous la table, et qu’on devra rabattre quand quelqu’un passera. J’ai froid. « Je vais prendre un café pour l’instant (au milieu du bonjour de la serveuse blonde). Y a le collègue qui arrive. » Non elle a eu trop froid. Je ne la vois plus. Le couple vénitien ne s’arrête pas et les histoires défilent, comme une vraie planche à billets. Les restaus le week-end. La crispation qu’il raconte, au milieu de ce silence d’encre et de papier imprimé, quand son couple ne trouvait plus quoi dire et qu’il était coincé par ses liquidités. « C’est clair. C’est clair. » Maintenant c’est la jeune fille qui parle. Pas pour longtemps. Elle a l’oreille plus que la lèvre. Ils sont copains, chacun raconte ce qu’il veut, c’est le deal, il fait beau, y a la mer qu’on ne regarde presque jamais, c’est l’habitude, les chiffres défilent, on calcule, le taux horaire, le rire clair de celui-ci assis sur une table en face de moi alors que le couple est derrière, et ma tête tressaute comme une vielle cassette ; parfois le nez est pris quand le vent dessine ses couloirs éphémères, et je sais que quelqu’un porte La Petite Robe Noire. Et pourtant c’est l’oreille, méfiée de tous ces bruits dans l’arrière-plan mou de la circulation, qui garde le cap et qui reste, presque imperturbable, sur le devant de la scène. Que le son soit dur ou tendre comme une canette qu’on ouvre ou comme la griffe agaçante du roquet qui passe, tiré dans son harnais rouge mémère.

Bandeau blanc, lunettes assises négligemment sur les arcades, bouche tendre, un peu luisante, l’entre-copines, ça parle de je ne sais quoi derrière son coca. La voisine, seule à sa table avec ses cheveux lisses comme une belle piste de ski auburn, qui ne dit rien, avec ses doigts qui s’ennuient et qui traversent et dépassent le cheveu comme toujours, l’œil un peu perdu, large, ouvert sur le carrefour qui ouvre le Roucas, et le panneau publicitaire comme une distraction, le slogan qu’on lit et qu’on relit, d’ennui. Pourquoi prendrais-je la peine de vérifier en me retournant. Je sais, je pratique moi aussi, j’ai l’habitude, je vous aime comme ça. Et si je me retourne c’est plus pour mes vertèbres que pour la curiosité. Oui, non, un peu des deux. Le froid ne s’en va plus. Le bus s’avance, et le soleil s’efface pour une seconde. Je paye et m’en vais. Les gars, c’était un plaisir.  Je me corniche le dos, bien calé contre la fleur minérale et tendre du calcaire quotidien, sans me décider à attendre le bus vu les travaux de consolidation de la route qui ne sont pas finis, loin s’en faut. Au fond, le triangle des voiliers piétine, comme la plume d’un gabian suspendu à un carré d’écume. Plus près, c’est la roue et l’avenue qui s’immobilisent, et la voix du passager qu’on comprend. Je me recoiffe dans une vitre sale.

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